De Charcot à la revue de charme : quand l’hystérie se fait fantasme

Iconographie photographique de la Salpêtrière, tome II, 1876-1880, planche XXIX et Mes Modèles, n° 1, 1er avril 1905. Author provided

Clôturant un siècle de révolutions tous azimuts, l’orée du XXe siècle est plus que jamais une époque parcourue de tensions. Instabilités politiques, innovations technologiques, avancées scientifiques et premières tentatives de libération de la condition féminine rendent la période trouble et, au milieu de ce bouillonnement, une presse emblématique de son temps voit le jour.

Sans précédents ni avatars, les albums du nu naissent au tout début du siècle : ils pulluleront durant les douze années qui précèdent la Grande Guerre pour s’éteindre au commencement de cette dernière. Parus entre 1902 et 1914, les albums du nu sont en réalité les premières revues de modèles de nu photographique, prétendument à destination des artistes. Ces fascicules, vendus à bas prix, se présentent à leurs lecteurs comme des catalogues de poses, chaque exemplaire s’ouvrant sur quelques pages de texte théorique censées avaliser l’adresse « à destination des artistes » placardée fièrement sur chaque couverture.

Document artistique ou revue de charme ?

Clamant haut et fort leur strict académisme, leur ambition artistique est d’ailleurs appuyée par leur présence dans les archives de nombreuses institutions et artistes de l’époque : de l’École des Beaux-Arts aux archives de Picasso en passant par celles de Matisse, les revues du nu sont partout. À y regarder de plus près pourtant, le contenu scientifique – douteux à plus d’un titre –, comme les images – parfois très suggestives –, laissent supposer que le lecteur attendu ne serait pas tant l’artiste reconnu que l’amateur d’art, entendu évidemment au sens d’amateur de « belles choses ». Les revues du nu seraient dès lors des revues créées par les hommes, et pour les hommes.

« Jeunes filles targui », tirées de L’Humanité féminine. Femmes d’Afrique. Sud-Algérien et Tunisie, IIIᵉ série, 5 janvier 1907 et Henri Matisse, Deux négresses, 1908, Paris, Musée national d’art moderne. Author provided

De fait, les photographies et leurs légendes sont à l’origine d’un discours qui évoque la domination du « sexe fort » sur le « sexe faible », un ascendant qui se redouble encore d’une domination de l’homme sur l’Autre, ce dernier pouvant être entendu de trois manières différentes, voire concomitantes au sein des albums du nu. L’Autre est femme, l’Autre est exotique, l’Autre est aliéné. Textes comme images des revues sont pétris de clichés : genre, race et pathologie sont autant de pôles autour desquels la revue du nu peut exprimer et refléter les mentalités de son temps. Et si les deux premiers n’ont jamais échappé à l’iconographie érotique ou artistique, le troisième était plus inattendu. Pleines de surprises, les revues du nu ne se contenteront pas de puiser aux clichés exotiques, et une influence aussi incongrue que déconcertante vient contaminer les fascicules.

Mes Modèles, n° 50, 20 septembre 1906. Author provided

De l’étrangeté des poses

Page après page, les photographies « académiques » côtoient des clichés dans lesquels les poses laissent perplexes. Les attitudes des modèles sont parfois bien éloignées des conventions artistiques en la matière et les postures, forcées à plus d’un titre, dérangent les clichés. Ce sont les corps en tension de modèles déformés qu’on découvre au fil des numéros : comme pris de spasmes, les jeunes femmes se tendent et se tordent devant les yeux ébahis du lecteur. De temps à autre, se conjuguent à ces corps distordus des expressions faciales hagardes, voire carrément extatiques. Ces clichés, comme celui qui paraît en 1909 dans L’Étude académique, ne laissent plus l’ombre d’un doute : la folie habite certains des modèles.

L’Étude académique, n° 131, 1ᵉʳ juillet 1909. Author provided

Revues de charme ou revues artistiques, la surprise est la même : au premier coup d’œil, la figure de l’aliénée fait tache. Pourtant, à la lumière de leur époque, les images torturées de nos revues s’éclairent. C’est en creusant l’iconographie contemporaine, en particulier médicale, qu’on découvre que ces attitudes tourmentées ne sont pas orphelines. Elles puisent leur vocabulaire aux sources d’une imagerie scientifique et savante qui fait alors l’objet d’une large vulgarisation.

Quand la folie se fait muse

Dans le Paris fin de siècle, l’hystérie connaît son âge d’or. En effet, si la Salpêtrière ne comptait au milieu du siècle qu’un pour cent de femmes diagnostiquées hystériques à leur entrée, elles étaient autour de 1880 près d’un quart. Les médecins aliénistes, le docteur Charcot en tête, produisirent dans les années 1870 et 1880 d’innombrables sommes et traités, des centaines d’articles, destinés à populariser la maladie. Dans cette entreprise de diffusion, la plus importante fut probablement l’œuvre de l’Iconographie photographique de la Salpêtrière de Charcot, anthologie imagée de l’hystérie illustrée par la photographie (1876-1880).

À la lumière des clichés voulus par Charcot, le doute n’est plus possible : c’est bien l’imagerie de l’hystérie qui parcourt les revues du nu. Et si les recherches de Rae Beth Gordon avaient déjà révélé que l’imagerie médicale avait pu pénétrer le spectacle populaire autour de 1900, lui insufflant une esthétique nouvelle, le fait qu’elle abreuve également les revues du nu est une découverte. Documents artistiques ou documents de charme, qu’importe : de la part de publications se présentant comme des catalogues de modèles anatomiques pour artistes et amateurs d’art, l’analogie ne laisse pas de surprendre.

Iconographie photographique de la Salpêtrière, tome II, 1876-1880, planche XXVI et L’Étude académique, n° 28, 15 mars 1905. Author provided

De l’hystérisation à la sexualisation : du pareil au même

En allant un peu plus avant dans la compréhension de ce qui se joue au niveau de la science aliéniste de la fin du XIXe siècle, tout s’éclaire. La période, époque de grandes avancées en matière scientifique, fut également celle qui associa fatalement pathologie, psychologie et sexualité : folie, hystérie et sexe devinrent les trois versants d’un même discours dans la bouche des médecins aliénistes. Le délire fut cuisiné à toutes les sauces, et ce fut la femme qui en fit les frais. Comment en aurait-il pu être autrement ? L’étymologie même du terme « hystérie » renvoie au mot grec désignant l’utérus. C’est donc naturellement autour de la femme hystérique, guidée uniquement par son sexe, que gravitera toute la science médicale de cette fin de siècle. De fait, si les aliénistes des années 1880 et 1890 associaient à l’hystérie les notions de criminalité et d’alcoolisme, ils y attachaient encore et surtout les pathologies sexuelles, au premier rang desquelles la syphilis. Et quelle cible plus facile que celle qui s’expose chaque jour à la maladie ? Les théories psychiatriques ne pouvaient évidemment que souligner « qu’hystérie et prostitution représentent une sorte d’excès du beau sexe ».

La maladie se voyant alors associée communément à l’abus de rapports sexuels, les prostituées furent toujours soupçonnées d’hystérie. Or l’assimilation de la fille publique à l’hystérique trouvait un écho dans leur marginalisation même : à la prostituée, la prison du bordel ; à l’hystérique, celle de l’hôpital. La clôture était, là encore, un trait fédérateur. L’hystérie put alors devenir le verso de la sur-sexualisation féminine qui avait pour recto la prostitution.

En définitive, ce qui se joue autour du sexe féminin à la fin du XIXe siècle est fondamental pour comprendre la réutilisation de l’imagerie médicale par nos revues. L’hystérisation du corps de la femme la transforme « tout entière en sexe ».

Cette sexualisation, papable dans les clichés de la Salpêtrière, est évidente dans les revues du nu. La nudité des corps ajoute à leur sensualité, à leur lasciveté, à leur sexualité extrême. Tout à la fois nus et tendus, les modèles s’offrent aux yeux des lecteurs qui ne peuvent que se délecter de ces corps soumis à tous leurs fantasmes.

Iconographie photographique de la Salpêtrière, tome II, 1876-1880, planche XXV ; Mes Modèles, n° 40, 10 juin 1906 et Mes Modèles, n° 58, 15 janvier 1907. Author provided

La revue du nu, miroir des ambivalences de son temps

En plus de puiser son inspiration aux mines stéréotypiques et stéréotypées que constituent la race et le genre, la revue du nu trouve dans la pathologie fin-de-siècle les moyens de renouveler son vocabulaire visuel. Sexe, exotisme et hystérie y travaillent de concert, lui permettant d’entrer parfaitement en résonance avec les schèmes de domination de son époque. Créée par et pour les hommes, la revue du nu livre un discours qui est celui que le lecteur souhaite et a l’habitude d’entendre. Ce dernier, masculin par essence, trouve en l’album du nu les engrais de sa domination.

Ce faisant, la revue du nu finit de confirmer l’ambivalence de ses usages. Si son ambition artistique est honorée par les utilisations avérées dont elle fait l’objet, les images qu’elle véhicule – visuelles comme mentales – font également d’elle une curiosité, un document de charme, un curiosa en somme. Entre ambiguïtés et clichés, elle navigue entre les pôles instables de l’académisme et de la légèreté. Profondément équivoque, l’album du nu est à l’image des questions qu’il soulève : infiniment complexe. Tout en révélant les tensions inhérentes à son époque, les débats qu’il soulève, hier comme aujourd’hui, traduisent et éclairent une question de toute éternité : quand parle-t-on d’art, quand parle-t-on d’obscénité ?