De la scène au livre : la trace d’un pas de deux

Raphaëlle Delaunay, chorégraphe et Sylvain Prudhomme, écrivain au festival Concordan(s)e. Mardi 12 avril à 19h30, Maison de la Poésie, Paris.

Le festival Concordan(s)e, dont la dixième édition a lieu du 10 mars au 15 avril 2016, se présente comme « une rencontre inédite entre un chorégraphe et un écrivain ». Chaque année, les quatre à six duos ainsi constitués reçoivent la consigne d’aboutir à une représentation où parole et mouvement dansé seront liés, avec carte blanche pour la mise en œuvre, la forme et le thème. Depuis 2010, les éditions L’œil d’or publient les archives du festival. Entretien avec Jean-Luc André d'Asciano (éditeur) et Jean-François Munnier (directeur du festival Concordan(s)e).

Judith Mayer : Pourquoi et comment avez-vous décidé de collaborer ?

Duo « It’s a match » de Sylvain Prudhomme et Raphaëlle Delaunay. Delphine Micheli/Concordan(s)e

Jean-François Munnier : Dans le système éditorial, les écrivains ont rarement l’occasion de publier des textes courts, sauf en recueil ou en revue. Il nous semblait donc bienvenu de regrouper les textes inédits créés pour le festival Concordan(s)e. D’autre part, je cherchais un éditeur qui accepte d’associer les photos des performances aux textes. On m’a conseillé de contacter les éditions L’œil d’or, spécialisées en danse.

Jean-Luc André d'Asciano : D’emblée, j’ai trouvé le projet beau, car il repose sur la création ; généreux, parce qu’il mélange les productions d’artistes connus et de jeunes talents ; intéressant, parce qu’il suit le mouvement du festival ; mais c’est aussi un pari risqué. Il fallait donc envisager de petits tirages. Il ne s’agit pas non plus d’un beau livre, malgré la dimension photographique. Compte tenu des contraintes, une coédition s’imposait, ce qui a été rendu possible grâce au soutien de la fondation Beaumarchais, qui suit le festival depuis le début.

JM : Comment avez-vous conçu ce premier volume ?

JLDA : L’hybridation du texte et de l’image n’a rien de compliqué. La tâche est rendue délicate par la présence de formes poétiques pensées pour la scène, ce qui fait le désarroi des libraires : faut-il classer l’ouvrage au rayon danse ou au rayon poésie ? Quoi qu’il en soit, cela permet notamment d’initier les amateurs de danse à la littérature contemporaine et, réciproquement, de faire découvrir des chorégraphes aux littéraires.

JFM : Il faut préciser que les auteurs invités ne sont pas tous des poètes… Lorsqu’il y a un rayon « arts vivants », cela convient mieux, comme dans les librairies associées à des théâtres, par exemple au théâtre de la Ville, à la Colline, à Chaillot… Les ventes augmentent d’année en année, c’est bon signe. Nous tâchons de créer une identité graphique qui favorise l’effet de collection. Pour avertir les connaisseurs, nous mentionnons le nom des auteurs et des chorégraphes en couverture. Au fur et à mesure, le projet éditorial s’étoffe. Chaque tome compile les réalisations des deux années précédentes : les sections consacrées à chaque duo se composent d’une note d’intention, du texte de l’écrivain ainsi que de photos, pour la plupart issues des pièces, traduisant l’idée d’une rencontre. Dans le dernier tome, qui reprend les créations de 2012 et 2013, au texte intégral de la création s’ajoute un échange inédit de courriers entre l’écrivain et le chorégraphe, rapport de leur expérience et de leurs impressions.

JM : Pourquoi vouloir montrer l’intimité entre les artistes ?

JFM : Elle représente l’un des enjeux du projet : comment faire de la complicité imposée un objet artistique ? Une telle correspondance témoigne de cette démarche.

JLDA : Il est très rare que les festivals présentent exclusivement de nouvelles créations, comme c’est le cas pour Concordan(s)e : le dialogue entre les artistes en accompagne donc la genèse et fournit des clés de compréhension au lecteur. Plus généralement, cela renvoie à la problématique d’une publication de textes liés à la danse. Relater un spectacle de danse consiste à en publier un compte-rendu, une interprétation. En ce sens, c’est même une extension du spectacle. Autrement dit, nous donnons accès aux carnets de travail.

JM : Est-ce la seule vocation de ces publications ?

JLDA : Il s’agit surtout d’archives, comme on pourrait en rêver pour le festival d’Avignon. On indique donc la date des éditions concernées ; cela demeure néanmoins un objet pérenne : le premier tome a encore toute sa place en librairie. Malgré la temporalité marquée, cette restitution n’est pas obsolète.

JFM : Certes, la sélection des artistes pour le festival peut correspondre à une actualité. En 2014, par exemple, la commande du festival auprès de Pierre Alferi et Fanny de Chaillé s’inscrivait dans leur dynamique de création, déjà à l’œuvre.

JLDA : Je précise que les auteurs qui n’ont pas l’habitude de l’exercice produisent peut-être des objets plus intéressants que les écrivains coutumiers des jeux formels et des représentations. Je pense à l’originalité du travail de Mathieu Riboulet, auteur pourtant intimidé à l’origine. La commande est une sorte de défi.

JM : Comment cette part de leur production est-elle assumée par les auteurs ?

JFM : Ils sont avertis d’emblée. Cela soulève des questionnements. Par exemple, comment rendre compte d’une création textuelle improvisée comme celle de Jérôme Mauche ? Pour le livre, nous avons donc scanné ses feuillets écrits en scène. D’autre part, certains binômes n’ont pas souhaité montrer l’intégralité de leurs textes ; enfin, il s’agit d’adapter la forme hybride de la scène aux dimensions du livre. Une mise en page poétique peut ainsi être adoptée pour refléter un parcours chorégraphique.

JLDA : Finalement, c’est le propre d’une édition de scène : comment rester fidèle à la création et à l’instant scénique ? La question se pose à chaque fois et nous tâchons d’y apporter des réponses sur mesure.

JM : Songez-vous à des évolutions ?

JFM : Malgré l’envie des spectateurs d’acquérir les archives de l’édition en cours, il ne faut pas multiplier les contraintes pour les artistes. Au contraire, le délai de publication favorise un certain recul de leur part vis-à-vis de leur travail. À l’avenir, nous pensons joindre au livre un code donnant accès aux vidéos des performances en ligne. Pour donner davantage de visibilité au livre, nous multiplierons les liens entre le site Internet de Concordan(s)e et celui des éditions L’œil d’or. Nous voulons garder l’esprit du festival pour créer un univers en plusieurs dimensions, riche en nouvelles formes.

Cécile Loyer, chorégraphe et Violaine Schwartz, écrivain.

À lire :

Judith Mayer, « Le festival Concordan(s)e, jeux d’influences entre texte et danse » dans Danse contemporaine et littérature entre fictions et performances écrites _de Magali Nachtergael et Lucille Toth, Paris, Le CND, « recherches », 2015, p. 83.

« Concordan(s)e 4 », sous la direction de Jean-François Munnier, Paris, éditions L’œil d’or, 2016, 126 p.

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