Des chauves-souris vampire qui se nourrissent… de sang humain

Une chauve-souris Diphylla ecaudata. Gerry Carter/Wikimedia, CC BY-SA

Certaines chauves-souris vampire brésiliennes se nourrissent de sang humain.

Tel est le surprenant résultat que j’ai publié dans le journal « Acta Chiropterologica », suite à de récentes recherches : en effet, la chauve-souris vampire poilue de l’état de Pernambouc, au Brésil, a développé un appétit pour le sang humain.

Cette découverte vient contredire toute la littérature scientifique existante sur cette espèce de chauve-souris, qui se nourrit habituellement de sang d’oiseau.

Une chauve-souris mal connue (et dotée d’un secret)

La chauve-souris à pattes velues (Diphylla ecaudata) est la moins étudiée des trois espèces de chauves-souris vampires connues. En 20 ans de zoologie, je n’avais jamais tenu un spécimen vivant de Diphylla entre mes mains.

Mais en 2013, je me trouvais dans la zones aride de l’état de Pernambouc, à l’intérieur d’une grotte située dans le parc national de Catimbau, quand le faisceau de ma lampe-torche s’est attardé sur une petite colonie de chauves-souris au-dessus de ma tête, parmi lesquelles j’ai repéré quelques Diphylla. Bien qu’elles ne comptent pas parmi les plus belles chauves-souris qui soient, elles sont plus délicates que d’autres espèces, avec une expression sympathique, de petites oreilles et, je dois bien l’avouer, un regard que je trouve attendrissant.

Sur le sol, en dessous des chauves-souris, se trouvaient des flaques de guano (les excréments des chauves-souris), chacune de la taille d’une assiette de soupe. Les chauves-souris vampire sont hématophages, ce qui signifie qu’elles ne mangent que du sang qui colore leurs excréments en rouge.

Habituellement, Diphylla se nourrit de sang d’oiseau, mais dans le parc de Catimbau, les oiseaux indigènes de taille moyenne et grande ont disparu.

Le pénélope à front blanc, le tinamou noctivague et le pigeon picazuro – autant de proies potentielles pour Diphylla par le passé – ont disparu de la région en 2013, probablement à cause de la chasse non réglementée.

Alors, de quel sang ces Diphylla pouvaient bien se nourrir, faute d’oiseaux ? Le sang de chèvre m’a semblé une piste intéressante. J’avais vu de nombreux élevages dans le parc, où vivent des centaines de familles, toujours installées à Catimbau malgré son statut de zone naturelle protégée.

Je suis donc retourné à l’Université fédérale de l’état de Pernambouc à Recife, déterminé à enquêter sur le régime alimentaire des Diphylla.

La méthode scientifique

Extraire l’ADN du guano de chauve-souris vampire n’est pas une mince affaire. Les protéines présentes dans leur appareil digestif sont capables de décomposer l’ADN du sang qu’elles ont consommé, et les échantillons de guano prélevés dans les grottes peuvent être contaminés par de l’ADN exogène, provenant d’autres organismes présents dans le guano (bactéries, champignons, insectes) ou même par celui de la personne qui collecte les échantillons.

Pour mener cette mission à bien, j’ai travaillé avec Fernanda Ito, alors doctorante à l’UFPE (Université Fédérale du Pernambouc). L’idée de centrer sa thèse sur l'analyse de l’ADN fécal pour comprendre quelles étaient les proies des chauves-souris lui plaisait. Un peu plus tard, notre équipe s’est agrandie avec l'arrivée Rodrigo Torres, du Département de Zoologie de l’UFPE, qui travaille sur la génétique appliquée à la conservation de la biodiversité.

Si tout se passait bien, les séquences que nous avions obtenues seraient comparées à celles déposées dans la GenBank (banque de séquences ADN), et nous saurions quelles proies avaient choisi les Diphylla pour se nourrir de leur sang.

Le processus d’extraction et de purification de l’ADN a été aussi long et dramatique qu’un soap-opera brésilien. Pendant des jours, Fernanda n’a cessé de tester et de modifier des protocoles à différentes températures et selon différentes durées, afin de trouver la bonne combinaison, celle qui produirait la réaction parfaite.

En fin de compte, au moment où Fernanda était sur le point de tout abandonner tant sa frustration était grande, elle réussit à séquencer les échantillons. Lorsque nous avons comparé nos séquences d’ADN de chauve-souris à celles obtenues à partir de l’ADN de chèvre, de porc, de vache, de chien, de poulet et d’humain, nous avons constaté que Diphylla avait consommé du sang de poulet et du sang humain.

Un chercheur installe des instruments de mesure dans une grotte du parc national de Catimbau. Eder Barbier, Author provided

Au moins trois échantillons obtenus à des dates différentes ont mis en évidence la consommation de sang humain. Les 12 autres (sur un total de 15 échantillons) ont révélé que Diphylla prélevait du sang de poulet.

C’était là une découverte surprenante. La littérature scientifique semble en effet affirmer que Diphylla ne consommerait jamais de sang humain. Qui plus est, deux articles mexicains, en 1966 et en 1981 et un article brésilien de 1994 indiquaient qu’en captivité, les Diphylla préféraient mourir de faim que se nourrir de sang de vache, de rat, de lapin, de porc ou de chèvre.

Des données révolutionnaires

Nos données contredisaient donc toutes les informations disponibles sur Diphylla jusqu’à présent. Nous avons lu des rapports qui indiquaient que cette espèce souffrait d’une intolérance physiologique au sang de mammifères, qui contient plus de matière sèche, principalement des protéines, que le sang d’oiseau (plus riche en eau et en graisse).

Diphylla ecaudata. Eder Barbier, Author provided

Cela pourrait expliquer pourquoi les chauves-souris ne s’en prennent pas aux chèvres, comme je l’avais pensé à l’origine. Mais comment expliquer leur préférence étrange pour le sang humain ?

Il semble que la rareté des grands oiseaux indigènes dans le parc a conduit Diphylla à développer une alimentation plus souple que les scientifiques n’auraient pu l’imaginer. C'est peut-être bon pour la survie de Diphylla, mais cela signifie aussi que la biodiversité de la région est compromise. Dans les forêts sèches du nord-est du Brésil, les espèces indigènes disparaissent, obligeant probablement d’autres espèces à changer leur alimentation et leur comportement.

La présence de sang humain dans le guano de chauve-souris soulève également des problèmes de santé publique. De toute évidence, certaines personnes dans la région de Catimbau se font mordre par des chauves-souris, ce qui augmente le risque de transmission de la rage et d’autres maladies.

Sur un plan plus positif, Fernanda a défendu sa thèse avec succès et notre article dans « Acta Chiropterologica » attire les médias du monde entier.

Découvrir que les chauves-souris peuvent apprendre à vivre en se nourrissant de sang humain m’a donné plusieurs nouvelles idées à explorer, comme par exemple d'utiliser le radio-tracking pour pister leurs proies humaines. Reste désormais à trouver un(e) étudiant(e) aussi motivé(e) que Fernanda !

This article was originally published in English

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