Donald Trump, Brexit, Marine Le Pen : le regain populiste

Donald Trump à Las Vegas, en février 2016. Le populisme guidant le peuple. Gage Skidmore, CC BY-SA

Le discours politique actuel n’est que la résurgence de pratiques anciennes. Le populisme est en effet apparu en Russie à la fin du XIXe siècle pour s’opposer originellement au tsarisme puis à la nomenklatura, l’élite du Parti communiste russe. Ce mouvement prônait alors un système de pensée, voire une doctrine politique remettant en cause l’establishment, et les élites.

« Les gens sont prêts à croire n’importe quoi »

Pour les adeptes du populisme, il est entendu que la démocratie fonctionne mal, et il est impératif de redonner le pouvoir au peuple. Les solutions que propose cette idéologie sont présentées comme applicables immédiatement et émanant d’une opinion publique monolithique, c’est-à-dire unanimement consentante. Si l’idée a pu paraître séduisante, voire pure et dénuée de préoccupations individualistes, le populisme reste pourtant le fait d’une minorité agissante à l’égard une majorité silencieuse.

Aujourd’hui, cette notion est devenue péjorative. Le populisme s’appuie en effet sur un discours souvent démagogique (dans sa définition, demos : peuple, et agô : conduire). La démagogie est une notion rhétorique désignant l’état politique dans lequel les dirigeants mènent le peuple en le manipulant pour s’attirer ses faveurs. Elle s’appuie sur un clientélisme affirmé (discours simpliste qui conduit à obtenir l’allégeance d’un ensemble de personnes), et présente des contenus souvent flous. Pour J-F Pradeau, citant Platon, « ce n’est jamais le peuple qui se trouve condamné, mais bien la manière dont la persuasion démagogique s’appuie sur son ignorance pour gouverner impunément» (Platon et la Cité, PUF 2015). « Les ignorants sont prêts à croire n’importe quoi », est une interprétation du Gorgias de Platon sur l’art oratoire.

On le comprend aisément : le populisme inspire le politique, et le politique en use. A contrario, ce qui est populaire c’est ce qui appartient au peuple, ce qui le caractérise, ce qui est répandu parmi le peuple. Or, comme le soulignait très bien François Mitterrand en octobre 1991 « Gouverner, ce n’est pas plaire. »

Il y aurait donc un caractère antinomique flagrant entre ces deux propositions. Qui, en réalité, n’est peut-être qu’apparent.

De Poujade à Marine Le Pen

En survolant rapidement les années écoulées, on se rend compte que le populisme est devenu le cheval de bataille de bon nombre de politiciens.

Pierre Poujade créateur d’un fameux mouvement syndical et politique dans les années 1950 (l’UDAC), que l’on peut considérer comme étant une des dernières expressions d’une révolte des classes moyennes, en a été un des représentants emblématiques en France. Le terme « poujadiste » a vite pris une connotation négative pour symboliser un discours politique ou social démagogique. Ce mouvement était réfractaire au Traité de Rome, exigeait la défense des petits commerçants et était favorable à la suppression des contrôles fiscaux. Propositions qui ne pouvaient que fédérer la population visée. En outre, les intellectuels y étaient souvent dénigrés au profit du supposé bon sens « des petites gens ».

Même si le poujadisme n’a pas survécu à la Ve République, un de ses anciens députés, Jean-Marie Le Pen, s’en est largement inspiré. Protestation contre les élus et les partis dominants, dénonciation d’un État qui manque aux devoirs de sa charge, affirmation d’une identité nationale qui protégerait contre tout ce qui la menacerait – comme l’immigration, la fiscalité et, bien sûr, l’Europe économique et politique : ces arguments sont faciles. Penser que l’immigration est la cause du chômage et des violences est un véritable raccourci qui peut rassurer (convaincre) certains, et c’est bien là le but.

Marine Le Pen, le 22 avril 2012. Rémi Noyon/Flickr, CC BY

Ce qu’a très bien compris Marine Le Pen, qui emprunte avec un soupçon de féminité les traces de l’ancien président du Front national, quitte à en amender certaines ou à en développer d’autres. Sortie de l’euro, augmentation des rémunérations des salariés, lutte contre la fraude fiscale, abaissement de l’âge de départ à la retraite, protectionnisme économique : autant de mesures, cette fois, qui visent à lutter contre les maux de la société, et à s’assurer les faveurs du peuple – ou d’une partie du peuple – dont les intentions pourraient être déculpabilisés par ce qui se passe aux États-Unis.

De Boris Johnson à Donald Trump

De l’autre côté du Channel, le référendum organisé en juin dernier par David Cameron a conduit à un « leave » majoritaire amenant le Royaume-Uni à sortir de l’Europe. Le discours du très charismatique ancien maire de Londres et farouche partisan du Brexit, Boris Johnson, y était pour beaucoup. 350 millions de livres sterling que le Royaume-Uni allouait chaque semaine au budget européen et qui, en cas de sortie, devaient revenir dans les caisses du système de santé publique. Boris Johnson n’aurait-il pas déclaré également :

« Je ferai campagne pour sortir de l’Union Européenne parce que je veux un meilleur contrat pour le peuple de ce pays, pour qu’il économise de l’argent et reprenne le contrôle. »

On retrouve ce même discours au sein de l’UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) emmené à l’époque par Nigel Farrage, fondamentalement anti-immigration. De quoi séduire bon nombre d’électeurs. Même s’il s’est avéré ultérieurement que le chiffre était faux et qu’il n’est pas certain que le contrat pour le peuple sera meilleur. Trop tard !

Et finalement, l’élection de Donald Trump aux États-Unis vient amplifier le phénomène. Le discours sans cesse rabâché de l’ex-candidat à la Maison-Blanche a puisé ses racines dans les origines ancestrales du populisme, permettant de le faire élire en dépit de son inexpérience politique et de ses outrances. En qualifiant Hillary Clinton de femme politique « la plus corrompue du pays » il se pose en candidat intègre. En mettant en avant la baisse des impôts et le retour au protectionnisme, il fait revivre le rêve américain.

En disant vouloir construire un mur de 1600 kilomètres entre les États-Unis et le Mexiqueet en déclarant vouloir expulser 11 millions d’immigrés clandestins, il se fait protecteur des citoyens. En élargissant le périmètre du port d’armes, il s’alloue les bonnes grâces de la NRA (National Riffle Association) et renforce ainsi le sentiment très fort que nombre d’Américains accordent au 2e amendement de la Constitution : « Un droit donné par Dieu ». En proposant le recours à la torture en matière de terrorisme, en souhaitant mettre KO l’État islamique, quitte à s’allier avec Vladimir Poutine, le futur président fait appel aux instincts les plus grégaires de certains de ses compatriotes.

Des partisans de Trump à Phoenix (Arizona) en juin 2016. Gage Skidmore/Flickr

Qui peut ne pas se retrouver dans le slogan « Make America Great Again » même si pour ce faire, il faut accepter de faire l’impasse sur le financement et les conséquences du programme ?

Les relents populistes que l’on retrouve dans nombre de discours sont-ils (re)devenus populaires ? La réponse est claire si l’on considère que ce qui est populaire est ce qui est le plus partagé, et elle est affirmative. Oui, la majorité des électeurs britanniques a adhéré au camp du Brexit sur des arguments fallacieux. Oui, les électeurs des partis de la droite extrême se reconnaissent dans les discours qui les mettent en avant. Oui, les Américains ont bien élu Donald Trump sur un programme populiste.

Les raisons de cet état de fait ? Elles sont multiples mais prennent leur essence dans un sentiment de crainte : le chômage, l’accroissement du décalage entre les plus riches et les plus pauvres, l’injustice, la violence et le terrorisme. Autant de faits qui sont (trop) facilement imputables aux « autres », qui entraînent un repli sur soi et favorisent un discours sécuritaire, parfois haineux et dont la rhétorique se conjugue parfaitement celle du populisme.

Le populisme est indéniablement populaire, du moins dans les velléités du « peuple ». Mais cela durera-t-il ? Le Royaume-Uni n’est pas encore sorti de l’Europe, le programme de Trump n’a ni été financé ni été mis en place. Quant à Marine Le Pen, même si ses thèses progressent au sein de l’opinion publique, n’est pas au pouvoir. Qu’en restera-t-il lorsque le principe de réalité s’imposera ?