E. Macron au New Afrika Shrine : le « président des riches » chez le « black president » (2)

Un selfie présidentiel au Shrine. Quartz Africa

Nous avons publié hier la première partie de cet article.


Pour beaucoup au Nigéria, la visite d’Emmanuel Macron – le « président des riches » pour ses détracteurs – au club mythique de Fela Kuti – le « black president » – en juillet 2018 à Lagos a constitué un événement exceptionnel, à divers titres. Elle paraît pourtant être passée relativement inaperçue dans les médias français, qui ont pour la plupart brièvement mentionné la visite du président français dans un « night-club » ou une « salle de concert » de la capitale économique nigériane.

Un retour sur l’histoire de ce lieu culturel et politique mythique permet de saisir les enjeux de la soirée présidentielle de juillet dernier. Comment ce lieu a-t-il pu passer du statut d’espace artistique emblématique de formes de créativité mais aussi de contestation pensées par son fondateur comme « panafricaines », en opposition aux hégémonies culturelles, politiques et économiques occidentales, à celui d’emblème d’une culture globalisée « africaine », débarrassé de ses dimensions contestataires à des fins de communication politique d’un président européen ?

Le « président des riches » au New Afrika Shrine : pèlerinage ou profanation ?

Le soir de la visite du président français au Shrine, tout a été mis en œuvre par le Nigérian Ecobank, autoproclamée « banque panafricaine », et surtout le Français TRACE, groupe de médias orienté vers « l’entertainment afro-urbain », pour faire de cette soirée un évènement culturel, politique et économique inoubliable. E. Macron doit y annoncer l’organisation de la « Saison des cultures africaines » en France en 2020, qui a pour objectif de « faire découvrir en France, l’image d’une Afrique en mouvement et en pleine mutation ». Malgré la myriade d’artistes de renom censés représenter la diversité des musiques du continent, de la Béninoise Angélique Kidjo au Sénégalais Youssou NDour, et l’insistance du PDG de TRACE, Olivier Laouchez, à rappeler comment la visite d’E. Macron au Shrine symbolise son respect pour l’identité culturelle nigériane, c’est ce soir-là une supposée « culture africaine », dans son acception la plus essentialisante, que l’on célèbre.

Pour correspondre aux standards d’une visite présidentielle officielle, le lieu a aussi été « assaini », pour reprendre l’expression de Sola Olorunyomi, enseignant à l’Université d’Ibadan et auteur de l’une des sommes sur Fela. Les serveurs ont été habillés de chemises roses avec des nœuds papillon. Un nouveau dispositif lumineux et sonore a été installé sur la scène. De grands panneaux noirs accueillant une exposition d’œuvres nigérianes, organisée par Art X Lagos, foire annuelle d’art contemporain, ont été disposés le long des murs, dissimulant quelque peu les citations de Fela. De même, les portraits des icônes politiques panafricaines sont désormais oblitérés au regard du public par un grand écran digital dressé sur le fond de scène. Enfin, les toilettes ont été entièrement refaites à neuf.

Au niveau des éléments de discours mobilisés durant la soirée, le glissement récurrent d’E. Macron de la culture nigériane à la culture « africaine » n’est pas pour déplaire au public nigérian, dont les industries culturelles, qu’elles soient cinématographiques (Nollywood) ou musicale (pop naija) ont entrepris depuis plusieurs années de représenter l’ensemble du continent africain sur la scène internationale.

Mais on notera aussi comment E. Macron recycle, derrière la mobilisation récurrente du terme « Afrique », les thèmes de l’unité et l’indépendance panafricaine si chers à Fela Kuti, pour les utiliser à de toutes autres fins. D’une part, les jeunes sont invités à bâtir l’Afrique en restant chez eux, ce qui ne manque pas d’être contradictoire dans la bouche d’un jeune président qui a, à plusieurs reprises plus tôt dans ses interventions, souligné combien son séjour à Abuja comme stagiaire de l’ENA a été déterminant dans sa brillante carrière politique. A posteriori, cette sortie du président semble aussi annoncer la décision prise six mois plus tard, en novembre 2018, par le gouvernement français d’augmenter de façon colossale les frais d’inscription dans les universités françaises pour les étudiants non-européens ; décision qui vise de fait un nombre important de jeunes Africains.

Une précédente interview d’E. Macron s’adressant à la « jeunesse africaine » réalisée par TRACE à Accra, au Ghana, en décembre 2017.

D’autre part, la « Saison des cultures africaines » annoncée pour 2020 représentera selon E. Macron une innovation majeure parce que ses évènements organisés en France seront financés en grande partie par des entrepreneurs africains, montrant ainsi « le visage de la culture africaine en Europe, mais organisé par l’Afrique, avec l’Afrique, [proposant] ce que vous aimez, ce qui vous tient à cœur ici ». Une annonce qui peut paraître bien cynique, quand on connaît le manque d’investissement des pouvoirs publics et des entrepreneurs africains dans les scènes artistiques et culturelles de leurs propres pays.

Enfin en termes politiques, E. Macron sait également mettre son profit la dimension contestataire du New Afrika Shrine. Il ne manque pas ainsi de la rappeler en début de son intervention pour mieux se positionner dans le sillage de Fela Kuti, en remémorant aux « jeunes » Nigérians, en tant que lui-même « jeune » président, qu’il est important de s’engager en politique. Du côté nigérian, et surtout de la famille Kuti, on voit la première visite d’un président français dans l’histoire des Shrine successifs comme la reconnaissance tant attendue de Fela, à la fois comme artiste et comme activiste :

« La présence d’Emmanuel Macron ce soir au Shrine justifie le combat de mon père », déclare Femi à la presse, « il justifie la reconstruction du Shrine après sa mort. À l’époque, beaucoup nous critiquaient, affirmant que le Shrine n’était qu’un lieu de fumeurs de joints et de voyous. Qu’un président français vienne aujourd’hui est un acte symbolique et politique très fort ». Et d’appeler Emmanuel Macron « comme le reste du monde à arrêter de soutenir la corruption et l’injustice dans toute l’Afrique pour appuyer les forces progressistes sur ce continent ». Pour la famille Kuti comme pour beaucoup de Nigérians, évoluant au quotidien dans un contexte ultra libéral marqué par de fortes inégalités et une impunité de fait, et peut-être peu au fait de l’actualité politique française, les positions idéologiques et la politique tenues par E. Macron, notamment sur les questions sociales ou migratoires, sont jugées « très progressistes ». Ainsi, elles ne semblent pas entrer en contradiction avec les principes anti-colonialistes, anti-capitalistes et panafricains du « black president ».

Un symbole « africain » vidé de son sens

La visite du président E. Macron au New Afrika Shrine, invité conjointement par la famille Kuti et deux grandes entreprises française et nigériane, ne peut donc être réduite au statut de soirée diplomatico-mondaine pour artistes et opérateurs culturels africains et afrophiles. Cet évènement montre au contraire, aux côtés de phénomènes populaires comme le succès au box-office mondial de Black Panther, comment les symboles culturels « africains » gagnent du terrain et de la légitimité dans les imaginaires globalisés, véhiculés notamment dans les médias internationaux.


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Espace d’expression artistique, mais aussi politique bien connu des intellectuels et des artistes africains et afro-descendants, mais relativement mal connu du grand public international, le Shrine de Fela Kuti, et à travers lui la figure emblématique du « black president », trouve dans la visite du président français un nouvel écho. Mais dans le même temps, la tentative de récupération politique de ce symbole par E. Macron signe l’aboutissement d’un long processus d’atténuation des dimensions idéologiques et contestataires du lieu, entrepris depuis l’ouverture du dernier Shrine par les héritiers de Fela Kuti, il y a 18 ans.

A l’occasion de la visite présidentielle, le Shrine se voit en outre dénié de son histoire si particulière, intrinsèquement liée à celle de son fondateur, elle-même enfin si représentative des soubresauts politiques, économiques et culturels de l’histoire postcoloniale de Lagos et du Nigéria. Le réinvestissement de ce symbole artistique, religieux et politique bâti à des fins d’unité panafricaine par Fela Kuti, pour représenter une culture « africaine » essentialisée à des fins de communication politique par E. Macron, ne signale donc pas tant le début de la « bataille autour du « signe africain » (Achille Mbembe) que sa réactualisation à une nouvelle échelle globale. Au cœur de celle-ci, la défense du « pluriel du monde », et notamment du continent africain pour penser un horizon véritablement universel, comme l’appelle de ses vœux le philosophe Souleymane Bachir Diagne, apparaît plus que jamais comme un enjeu de taille.


Cet article a été publié en collaboration avec le blog de la revue Terrain. Sa version longue est à lire ici.