École : les parents des milieux populaires démissionnent-ils ?

Où sont les parents ? Paw Paw/Flickr, CC BY-SA

Cet article est publié en partenariat avec la revue « Le magazine de l’Éducation » du laboratoire EMA-TechEduLab de l’Université de Cergy-Pontoise.


Le discours sur la démission des parents peut servir à l’école à externaliser sa responsabilité dans les difficultés des élèves. Ce n’est pas ce que font tous les enseignants, mais l’institution doit se protéger de l’accusation de faillir à sa mission – apprendre à tous les élèves et les faire réussir, quel que soit leur milieu social.

Or ce sont encore les enfants des milieux populaires qui échouent massivement à l’école. Dans une société démocratique et égalitaire, c’est difficilement acceptable, d’où cette réaction de l’école de remettre la faute sur les familles.

Se méfier des discours simplistes

Pourquoi cette explication par la démission des parents apparaît si évidente ? Parce que c’est un discours simpliste, qui simplifie des choses compliquées pour chacun, parfois douloureuses. Il n’y a pas un parent aujourd’hui qui pourrait se vanter de ne pas connaître des problèmes d’éducation avec ses enfants.

Déjà Freud parlait d’éduquer comme d’un métier impossible, mais un siècle plus tard, il faut inventer une relation éducative avec un enfant sujet de droits, un enfant familier des technologies de l’information, un enfant choyé par l’industrie de la consommation.

Ce discours qu’il existe des parents qui démissionnent, cela vient rassurer chacun en se disant qu’il est du bon côté de la barrière, celle des parents qui ne laissent pas tomber. Encourager cela, c’est activer la rivalité entre parents, alors que tous sont confrontés au même défi ! Au même défi mais ni avec les mêmes problèmes ni avec les mêmes armes.

C’est une chose d’être confronté à la difficulté scolaire d’un enfant, à son découragement, à sa souffrance, c’en est une autre de le vivre avec des difficultés financières et des ressources scolaires bien moins importantes. Tout comme le divorce n’est pas vécu de manière égale selon les milieux sociaux, la difficulté scolaire met les parents dans des situations très différentes.

Et aujourd’hui, le discours de la démission des parents est très peu remis en cause, car nous vivons dans une période où la responsabilité individuelle est devenue la rhétorique suprême. Enfant en échec, parent responsable.

Éviter de juger les parents

Comment faire, du côté des enseignants, pour éviter ce jugement de « parent démissionnaire », alors qu’on a le sentiment d’avoir devant soi les indices concordants ? Des parents qui ne signent pas le carnet, qui ne répondent pas aux convocations, qui ne vérifient pas le cartable des petits et qui ne se soucient pas de savoir si le travail des plus grands est fait, des parents qui ne participent à aucune activité proposée par l’école…

Avant de poser une étiquette, il s’agit de vérifier ce que les parents ont à dire, d’écouter leur point de vue sur la situation scolaire de l’enfant, de partager son souci de professionnel et d’envisager ce qu’il serait possible de faire ensemble pour l’enfant. Cela signifie prendre le temps d’un échange, faire en sorte qu’il ne mette pas le parent en position d’accusé, faire l’hypothèse que même le parent qui a connu un parcours scolaire difficile est en capacité d’aider son enfant.

Cela s’apprend, certains enseignants le font très bien, on peut réfléchir entre collègues pour dépasser les discours répétitifs et peu aidants sur les parents démissionnaires.

Avec mon équipe, nous avons mené une recherche-action sur les relations école-familles en milieu populaire qui montre qu’il est possible d’aller vers un entretien plus collaboratif. Les enseignants ne sont pas du tout hostiles à cette réflexion, ils sont juste pris dans une institution qui leur lance des mots d’ordre sans leur donner le temps de les investir au travers d’un travail collectif, et parfois aussi face à des discours sociologiques qui les accusent et ne leur donnent pas les moyens de se penser comme des acteurs avec une vraie marge de manœuvre.


Jean‑Paul Payet Professeur de sociologie de l’éducation, Université de Genève. Dernier ouvrage : École et familles. Une approche sociologique, de Boeck, 2017.