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Économie collaborative et coopérativisme : faut-il dresser des murs ou construire des ponts ?

Un des premiers magasins coopératifs britanniques (1899). Co-operative Group

Économie collaborative et coopérativisme : faut-il dresser des murs ou construire des ponts ?

Notre article sur le supermarché La Louve, publié le 6 septembre dernier sur The Conversation, a suscité de multiples réactions, dont un article pour le moins critique de Fabrice Flipo. Si nous nous félicitons de ce débat, nous ne nous reconnaissons pas dans la lecture qu’il en propose, ni dans sa vision de l’économie collaborative.

Aussi nous semble-t-il nécessaire de clarifier et rectifier certains points, tout en poursuivant la discussion sur les rapprochements possibles entre économie collaborative et coopérativisme.

En préambule, une première mise au point : notre propos n’a jamais été d’assimiler économie collaborative et mouvement coopératif. Ce serait absurde, l’économie collaborative et le mouvement coopératif étant évidemment deux notions bien distinctes.

L’économie collaborative est un champ émergent et hétérogène, réunissant des organisations qui, par le biais de technologies de l’information, permettent aux individus d’échanger des biens, services ou connaissances sans avoir à passer par une structure centralisée qui possède ou contrôle les actifs. Le modèle coopératif est un modèle de gouvernance, évidemment bien plus ancien, qui repose sur la propriété collective d’un outil de production et la participation démocratique des coopérateurs aux décisions de l’organisation.

Le coopérativisme serait-il proscrit pour les organisations de l’économie collaborative ?

S’il est entendu que les deux choses sont bien différentes, est-ce un crime de lèse-majesté que d’oser les rapprocher ? Nous ne le pensons pas… Notre propos est simple : pour des initiatives qui veulent faire de l’économie collaborative un espace réformiste et réellement collaboratif, une réflexion sur les modèles de gouvernance semble nécessaire, afin de penser des schémas de distribution de la valeur et des processus de décision plus démocratiques.

Il s’agit d’explorer des réponses possibles aux dérives engendrées par l’économie des plateformes telles qu’elles sont structurées aujourd’hui. Le coopérativisme constitue ainsi une source d’inspiration potentielle – sans doute pas la seule et sans doute pas parfaite – pour penser ces formes de gouvernance alternatives.

Ne pas s’autoriser à penser ce lien, c’est se priver d’une occasion de reprise en main politique de l’économie collaborative par des citoyens poursuivant d’autres finalités, et abandonner le pouvoir des technologies et la puissance de ces projets aux seules mains des licornes de la Silicon Valley… avec les conséquences que l’on connaît.

Voyage au cœur de la Silicon Valley (France24, 2016).

L’idée d’un « coopérativisme de plateforme » est aujourd’hui mise en avant comme un modèle qui permettrait aux participants de reprendre en main ces structures pour en faire un bien collectif, avec comme objectif de lutter contre le pouvoir et la dynamique prédatrice d’une plateforme propriétaire sur laquelle les utilisateurs n’auraient aucune prise.

Des initiatives se développent en ce sens, telles que Fairmondo (une plateforme de marché détenue par ses membres) ou des plateformes coopératives aux États-Unis fédérant des travailleurs indépendants. Elles montrent que coopérativisme et économie collaborative ne sont pas intrinsèquement antinomiques.

Quel potentiel de développement ?

Le coopérativisme de plateforme ne constitue pas pour autant une recette miracle et son potentiel reste très incertain. Au-delà des difficultés inhérentes au management démocratique de toute organisation, l’une des principales limites est l’inadéquation entre les besoins en financement d’organisations technologiques et les capacités de financement offertes par les structures coopératives.

Dès lors, ces modèles peuvent-ils être viables économiquement et stratégiquement ? Ont-ils une chance de survie sur des marchés technologiques hypercompétitifs, dont le développement implique d’énormes investissements, face à des start-ups de la Silicon Valley dont la valorisation boursière s’élève à plusieurs milliards de dollars ?

À ce titre, les plateformes coopératives se développeront plus probablement à des échelles plus locales (villes), ciblées et militantes que sur des marchés mondialisés. Et il est quasiment certain que ces plateformes coopératives ne connaîtront pas la même dynamique de croissance que les plateformes marchandes.

Néanmoins, considérer qu’une gouvernance alternative leur serait interdite, sous prétexte que des acteurs comme Uber ou Airbnb se développent aujourd’hui sur un schéma de gouvernance capitaliste plus classique nous semble curieux.

L’économie collaborative ne se résume pas à Airbnb et Uber…

Enfin, nous ne partageons pas la vision de l’économie collaborative telle que présentée par Fabrice Flipo, qui semble résumer l’économie collaborative aux plateformes dans les mains d’entrepreneurs ou d’investisseurs de la Silicon Valley.

Nous n’ignorons pas les limites et controverses soulevées par cette économie des plateformes, ni l’ambiguïté des promesses environnementales des promoteurs de l’économie collaborative.

Mais l’économie collaborative est un univers plus large que l’économie des plateformes. C’est un champ fondamentalement hétérogène, qui ne se réduit pas uniquement à Uber et Airbnb, même si ces plateformes marchandes en constituent la partie la plus visible et souvent la plus médiatisée.

Beaucoup d’initiatives sont classiquement à but lucratif, mais d’autres, tout aussi nombreuses, sont dans une démarche non lucrative et militante. Elles utilisent l’outil numérique comme levier de nouvelles solidarités, de co-création, ou pour promouvoir de nouvelles logiques de don/contre don, à l’instar de Couchsurfing, du covoiturage libre, de Wikimédia, ou de Peerby

Enfin, d’autres s’inscrivent dans des logiques hybrides, combinant une logique réformiste et une logique marchande. Bref, il y a différents mondes de l’économie collaborative.

Comment fonctionne La Ruche qui dit oui (Ruche Mama, 2012).

Pour toutes ces structures, explorer des modes de gouvernance alternatifs a du sens. À titre d’exemple, La Ruche qui dit Oui a un temps envisagé d’adopter une structure coopérative, mais a ensuite écarté cette solution pour des enjeux de financement. Néanmoins elle explore aujourd’hui d’autres voies, comme la possibilité d’ouvrir une partie de son capital à son réseau de ruches.

Indéniablement, l’hétérogénéité de l’économie collaborative est une source de confusion et de complexité. Cette hétérogénéité résistera-t-elle au temps ? Ce n’est pas sûr, et il est probable que la terminologie et les frontières de l’économie collaborative se refaçonnent au vu des tensions qui traversent ce champ (ces échanges en sont d’ailleurs, sans doute, une manifestation).

En attendant, si l’on ne veut pas tuer dans l’œuf le potentiel réformiste de ce champ, il est important d’autoriser les acteurs du champ à explorer des modes de gouvernance alternatifs, y compris en s’inspirant et en adaptant des modèles plus anciens tels que le coopérativisme.