Emmanuel Macron, quelles valeurs actuelles ?

Emmanuel Macron avec l’évêque de Rome, Angelo lors de sa première visite présidentielle au Vatican où il s'est longuement entretenu avec le pape, juin 2018. Alberto PIZZOLI / AFP

L’entretien donné par Emmanuel Macron à Valeurs actuelles a produit une série de réactions en chaîne dans toutes les familles politiques et notamment la sienne.

Le chef de l’État et les membres de la majorité ont justifié le choix de s’exprimer dans Valeurs actuelles par le souci « de parler à tous les Français » (Sibeth Ndiaye, à l’issue du Conseil du ministre du 30 Octobre) et de faire de la pédagogie.

Si l’argument est tout à fait légitime, on peut néanmoins remarquer que Valeurs actuelles ne parle qu’à un segment bien précis de l’électorat (une droite « décomplexée » qui appelle de ses vœux « l’union des droites »). La diffusion de l’hebdomadaire est par ailleurs modeste.

Selon les derniers chiffres de l’Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias, au second trimestre 2019 Valeurs actuelles avait diffusé 88 343 exemplaires, situant sa diffusion en avant-dernière position des 31 hebdomadaires classés, derrière Grazia, Gala ou Closer.

La communication présidentielle aurait sans doute tiré meilleur parti en annonçant que le chef de l’État allait s’exprimer sur ces questions et dans les semaines à venir, dans des supports reflétant toute la palette des opinions politiques.

Une forte polarisation politique

Édition de Valeurs actuelles datée du 31 octobre. Valeurs Actuelles

Emmanuel Macron est intervenu dans une séquence chargée et surinvestie par les acteurs politiques sur la question de la laïcité et de l’islam.

Celle-ci fait suite à un contexte déjà très sensible. Le discours d’Éric Zemmour « sur l’extermination de l’homme blanc » datait du 28 septembre. Le 3 octobre un fonctionnaire « radicalisé » attaquait ses collègues au sein même de la Préfecture de police de Paris.

Un sondage publié par l’IFOP dans le JDD du 27 octobre indique que 78 % des personnes interrogées pensent que la laïcité est menacée en France, une proportion semblable à celle enregistrée en novembre 2015 et en forte augmentation par rapport à ce que l’institut de sondage mesurait dix ans plus tôt.

De manière plus large, on observe une forte polarisation politique des opinions relatives à l’islam et à l’immigration. C’est donc dans un contexte particulièrement sensible que le chef de l’État a souhaité s’exprimer dans _Valeurs actuelles.

S’agissait-il de poser les fondations d’un discours plus nourri et à venir sur la question de la laïcité ? De répondre aux interrogations de « l’opinion publique » ? D’une démarche stratégique en vue d’un segment de l’électorat ? Ou de tout cela à la fois ? Plusieurs axes d’analyses se conjuguent ici.

Ce que révèle le temps long sur le rapport de Macron à la religion

Première voie d’analyse : le temps long. Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron vient sur le terrain délicat des rapports entre les croyances et la laïcité ou l’État.

Son programme présidentiel présentait déjà en ces termes les questions abordées dans l’entretien avec Valeurs actuelles :

« La place de l’islam, deuxième religion pratiquée dans la France contemporaine n’appelle pas une révision de la loi de 1905, qui a posé les bases de la laïcité à la française. Mais nous devons agir : pour aider les musulmans de France à poursuivre la structuration d’institutions représentatives de leur religion dans le pays. Pour lutter de façon déterminée contre toutes les dérives radicales qui détournent les valeurs de cette religion. »

De manière nettement plus longue et élaborée, il revenait sur les questions de laïcité le 9 avril dernier, lors d’un discours nourri prononcé devant la Conférence des évêques de France, prononcé au Collège des Bernardins au cours duquel il rendait aussi hommage au sacrifice héroïque du capitaine Arnaud Beltrame décédé lors d’une prise d’otage à Trèbes (Aude) en mars 2018.

Le chef de l’état avait alors exprimé qu’il n’y avait pas d’opposition entre les croyances de chacun et la laïcité, soutenant :

« Mon rôle est de m’assurer [que chacun de nos concitoyens] ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C’est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis. »

On peut se demander si Emmanuel Macron n’a pas tenté de répliquer (ou ne serait pas tenté de répliquer dans les semaines qui arrivent) un discours du même style mais à propos de l’islam. Son entretien à Valeurs actuelles n’y parvient pas car il est trop marqué par le prisme des questions liées à l’immigration au « voile ».

Malgré les efforts discursifs faits par le chef de l’État dans cet entretien, celui-ci échappe difficilement à ce prisme et ne parvient pas (pour le moment en tout cas) à adopter la même tonalité que celle employée vis-à-vis des catholiques dans son discours aux Bernardins. Il n’échappe pas non plus à une tonalité assez droitière sur la question des aides sociales et médicales apportées aux demandeurs d’asile.

Discours d’Emmanuel Macron, conférence des évêques de France, 9 avril 2018, Collège des Bernardins.

« Je », « moi », « me » : ce que révèle l’analyse du discours

Seconde voie d’analyse : le style général de cet entretien et ce qu’il nous révèle de la stratégie de communication présidentielle. Nous avons extrait les citations présidentielles et les avons analysées à l’aide des techniques d’analyse sémantique du discours.

Le propos présidentiel est avant tout de style argumentatif : l’entretien valorise une posture présidentielle qui se veut persuasive.

En allant se livrer à Valeurs actuelles et en jouant sur la volonté de convaincre l’électorat qui n’est pas le plus naturel pour lui, Emmanuel Macron livre également à son premier cercle électoral un message : je ne suis pas comme Valeurs actuelles et pourtant je n’hésite pas à venir sur les thématiques qui en sont proches et à débattre (il s’exclame par deux fois que les arguments développés par Valeurs actuelles ou s’en inspirant sont faux).

Cette stratégie n’est toutefois pas sans risque, car l’adversaire peut renvoyer la balle plus vite…

Tout au long de l’entretien, la posture de conviction et de persuasion s’exprime dans de très nombreux pronoms personnels à la première personne du singulier (« je », « moi », « me »). Emmanuel Macron interpelle d’ailleurs Valeurs actuelles en employant la deuxième personne du pluriel (« vous ») ou en mettant à distance des propos qui se veulent synthétiques de ce que pensent, d’après lui, les Français.

Il s’agit pour le chef de l’État, non seulement d’incarner qu’il est le « chef », celui qui fait face, qui gère des problèmes complexes et fait assaut de bravoure pour les résoudre, mais aussi de montrer qu’il prend du champ, qu’il s’extrait des pensées trop « simplistes » et propose une synthèse.

Le chef de l’État fait d’ailleurs plusieurs références au rôle de l’école dans l’intégration sociale et dans l’émancipation de l’individu face au « communautarisme », reprenant alors le triptyque classique du modèle républicain, Nation-République-Ecole.

Un incroyable jeu de miroir

Troisième voie d’analyse : l’iconographie de l’entretien révèle un incroyable jeu de miroir et de chassé-croisé entre l’hebdomadaire et le Président.

La couverture de l’hebdomadaire montre Emmanuel Macron en chemise, le regard et la posture de celui qui réfléchit et qui pèse ses mots. L’entretien est ponctué d’autres images du Président : en costume, le visage grave et décidé : « crise migratoire, racine des « gilets jaunes », je dois reprendre en main ces sujets », lit-on sous la légende.

Emmanuel Macro à Hamjago, Mayotte le 22 octobre 2019. Samuel Boscher/AFP

Puis un peu plus loin, le lecteur le retrouve en chemise et avec un collier de fleurs à Mayotte, souriant et décontracté, en train de se prêter à une séance de selfies et enfin les manches retroussées à bord d’un bateau de la police aux frontières.

Ces différentes facettes du Président ainsi présentées sont une manière de nous dire que l’on ne peut ranger ses positions sur la question de l’immigration, de la laïcité, du « voile », dans une seule boîte et que lui seul incarne la synthèse entre fermeté et « humanisme ».

La fin de l’entretien est mise en scène par deux photos dont le contenu et la mise en page mettent en exergue cette volonté de synthèse.

Francois Hollande et Emmanuel Macron, tout juste élu nouveau président de la République, le 8 mai 2017, lors des commémorations de la Libération, photo assez proche de celle publiée par Valeurs actuelles. Stephane de Sakutin/AFP

La première photo montre Emmanuel Macron de dos, physiquement droit, qui prend par le bras François Hollande, de profil avec en incise une phrase d’Emmanuel Macron :

« Le problème, c’est qu’on donne des centaines de milliers de visas à des gens qui restent sur le territoire et qui ne repartent pas. »

L’ensemble renvoie à la critique émise à plusieurs reprises par Emmanuel Macron, au cours de l’entretien, sur le supposé laxisme de son prédécesseur (jamais nommé) en matière de lutte contre l’immigration illégale. La seconde photo montre Emmanuel Macron, dans un salon de l’Elysée, s’apprêtant à débuter un entretien avec Marine Le Pen ; tous deux sont souriants, sans doute pour les photographes.

Emmanuel Macron en entretien avec Marine Le Pen (Rassemblement national (RN)) en février 2019. Philippe Wojazer/AFP

La photo est cette fois accompagnée d’une autre phrase prononcée par le Président durant l’entretien :

« La République doit être intraitable. Mon problème n’est pas la maman qui porte un voile en accompagnant son enfant en sortie scolaire… »

Le propos combine en quelques mots la posture macronienne d’intransigeance ou de fermeté républicaine et l’attitude libérale vis-à-vis du « voile », comme pour mieux renvoyer de Marine Le Pen l’image de celle qui s’attache à un faux problème, le « voile ».

Droitisation en marche ?

En réalisant un incontestable « coup éditorial », l’hebdomadaire envoie un message à peine voilé, si l’on ose dire : malgré de fortes différences, le président et « nous » Valeurs actuelles avons finalement bien des points communs sur ces questions.

Certes, Emmanuel Macron tente de se saisir de l’occasion pour se distancier fortement vis-à-vis de Valeurs actuelles ; il appuie son propos (en citant François Héran et Patrick Weill, deux sociologues spécialistes des questions migratoires et qui ont exprimé leurs désaccords avec Emmanuel Macron sur ces questions), par des formules clairement destinées à son électorat progressiste :

« Je tiens au droit d’asile, mais je ne crois pas […] qu’il faille avoir un discours simplificateur sur l’immigration », « nous avons toujours été une terre d’immigration », « il ne faut pas avoir de fantasmes. »

Pourtant, à d’autres moments, il va dans une tout autre direction, affirmant « mon objectif, c’est de sortir tous les gens qui n’ont rien à faire là ». Emmanuel Macron emprunte même, à deux reprises, une expression moqueuse sur « ces droits-de-l’hommistes la main sur le cœur », une rhétorique assez typique d’une pensée plutôt marquée à droite.

Cette stratégie vise aussi à interpeller directement la diversité des « cultures politiques » de son propre camp. En effet, comme le montrait notre enquête publiée il y a un an, réalisée avec l’institut Terra Nova, les adhérents de LaREM sont plus diversifiés idéologiquement que l’on ne pourrait le croire.

La grande diversité idéologique de LaREM

Parmi les cinq catégories d’adhérents de LaREM que nous distinguions, nous avions identifié un groupe de « libéraux-progressistes », libéraux économiquement et progressistes au plan des valeurs culturelles, puis un groupe de « progressistes-égalitaires » (23 % des adhérents), à gauche au plan économique et tolérants au plan culturel, enfin un groupe de « conservateurs-libéraux » (23 % des adhérents également), économiquement à droite et assez conservateurs au plan des valeurs culturelles (notamment vis-à-vis de l’immigration).

Ce dernier groupe comptait en plus grand nombre que les autres d’anciens adhérents ou des sympathisants LR, sans doute sensibles au discours actuel d’Emmanuel Macron sur l’immigration.

Quel sera l’impact de cet entretien au sein de LaREM et de ses soutiens ? Et comment cela se traduira-t-il sur l’image et la popularité d’Emmanuel Macron ? Il est bien difficile de savoir, aujourd’hui, si Emmanuel Macron a commis une erreur stratégique ou s’il a utilisé avec talent la stratégie de « triangulation » (consistant à aller prendre des éléments de communication ou des thèmes dans le camp d’en face).

En installant aussi tôt (deux ans et demi avant la présidentielle de 2022) un tête-à-tête avec Marine Le Pen, n’a t’il pas pris le risque de rendre inaudible son agenda économique et social au moment où son principal enjeu est de donner sens à sa seconde partie de mandat ? En France, le « régalien » n’est jamais loin des questions de justice sociale.