En Corse, la sensation nationaliste

Jean-Guy Talamoni sourit après son élection à la présidence de l'Assemblée de Corse le 17 décembre à Ajaccio. PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

Pour diverses raisons présentées dans mon analyse d’avant-scrutin, les nationalistes apparaissaient pour la première fois en Corse comme des prétendants sérieux à la victoire. Au demeurant, et qui plus est suite à un premier tour plutôt décevant pour eux, nul n’envisageait un tel succès. Avec 35,34 % des suffrages exprimés, l’union des deux grandes forces nationalistes a devancé la liste du président sortant, Paul Giacobbi, de près de sept points.

Des fusions aux fortunes opposées

Dans un système partisan aussi éclaté que celui de la Corse, le potentiel de coalition est particulièrement décisif. Contrairement au FN, resté isolé, des fusions de listes ont été opérées en chacun des trois grands blocs politiques, avec des fortunes très diverses.

Si la liste du président Giacobbi a réalisé un excellent résultat au premier tour, apportant un cinglant démenti aux sondages, ce fut en grande partie au détriment de partenaires potentiels. La liste PCF-Front de Gauche a pu fusionner avec elle, mais son résultat de 2010 était quasiment divisé par deux. Surtout, la liste la plus attachée aux principes unitaires de la République et les deux listes se revendiquant d’une social-démocratie rénovatrice étaient éliminées et – bien qu’ayant été membres de la majorité territoriale durant la mandature 2010-2015 – n’apportèrent pas leur soutien à l’unique liste de gauche restant en lice.

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La fusion des deux grandes listes de droite n’a pas été plus heureuse. Après avoir construit un véritable monopole politique sur le conseil départemental de Corse-du-Sud, le président Panunzi fut débarqué par un groupe d’élus emmené par le président de la fédération départementale des Républicains. Cette déchirure a fait des dégâts considérables tant parmi les élus qu’au sein de l’opinion, malgré l’intervention de Nicolas Sarkozy en faveur d’une réconciliation.

À l’évidence, le camp nationaliste n’est pas exempt de compétition interne. En 2014, les relations entre les modérés et les radicaux se raidirent sensiblement, lorsqu’afin de conquérir la mairie de Bastia, les premiers écartèrent les seconds au profit d’une alliance avec la droite et une partie de la gauche. Cependant, le rapprochement a d’abord été fortement favorisé par l’annonce, en juin 2014, de la fin de la violence armée par le FLNC. Ensuite, les nationalistes ont su envisager publiquement leur alliance au moins six mois à l’avance, ce qui en a facilité l’acceptation. Ainsi, la fusion a été réalisée avec beaucoup d’aisance.

Certes, la tonalité du message pouvait susciter des interrogations. Néanmoins, les modérés constituant la force dominante, il était clair que les nationalistes chercheraient à convaincre au-delà de leur électorat le plus fidèle. Ce faisant, la question de l’indépendance a été écartée non seulement du programme de mandature, mais d’une éventuelle seconde mandature au pouvoir.

Les raisons d’un succès

La victoire des nationalistes doit beaucoup aux faiblesses de la gauche et de la droite, et les nationalistes unis obtiennent finalement un pourcentage de votes inférieur au cumul des deux listes de 2010 (35,74 %). Pour autant, cela ne saurait conduire à minimiser leurs qualités politiques.

La première de ces qualités a consisté à convaincre un électorat très varié, alors que la dernière expérience d’union nationaliste, en 2004, n’avait obtenu qu’un résultat décevant de 17,34 %. Pour sûr, la cessation de la violence clandestine était un facteur positif, mais il n’était pas acquis qu’elle lève suffisamment de réticences. Or, le président Simeoni l’affirma lui-même lors de son discours d’investiture : « de nombreux hommes et femmes qui ont voté pour la liste Pè a Corsica dimanche dernier ne partagent pas nécessairement la totalité de nos convictions et de nos engagements ». L’augmentation de la participation au second tour (+7,37 %) et l’ampleur du succès semblent souligner la profondeur des attentes de changement politique chez une part croissante de la population.

Si la liste nationaliste a incarné ce changement, c’est en grande partie grâce à son leader, Gilles Simeoni, qui arrive largement en tête de toutes les enquêtes relatives à la personnalité politique préférée des Corses. Sa fidélité aux principes de sa famille politique ne l’empêche pas d’affirmer sans cesse sa volonté d’ouverture et d’apaisement. En outre, sa probité n’a jusqu’à aujourd’hui jamais été mise en cause.

Enfin, si les nationalistes comptent très peu de maires et conseillers départementaux, leur potentiel militant est de très loin le plus important de l’île. Encore fallait-il que celui-ci s’exprime pleinement durant l’entre-deux-tours, ce qui fut le cas. La mobilisation fut tout simplement impressionnante.

Quant aux résultats, la stabilité du vote nationaliste suivant la taille des communes est spécialement frappante. Même dans les plus petites communes, historiquement les plus conservatrices, où la dépendance au soutien du conseil départemental est la plus importante, et où l’influence des maires s’exerce le plus efficacement, les nationalistes obtiennent de remarquables résultats. À l’opposé, on relève la faiblesse de la gauche dans les communes de plus de 3000 inscrits, et particulièrement à Ajaccio (19,47 %).

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Une stratégie très contrainte

Si la victoire des nationalistes suscite des interrogations, leurs latitudes sont limitées. Vouloir faire croire qu’il s’agit là de la première étape d’un processus menant inéluctablement à l’indépendance de l’île est abusif. Il est même très difficile d’envisager une stratégie fondée sur la confrontation avec l’État.

En premier lieu, la majorité nationaliste doit préciser les cadres de la future collectivité unique, prévue pour le 1er janvier 2018, en association avec l’État, une majorité départementale de droite et une autre majorité départementale de gauche. Or, un tel processus ne saurait être conduit dans un contexte de grande tension.

En second lieu, les nationalistes ne disposent que d’une majorité relative de 24 élus sur 51. Dès lors, on ne peut s’attendre à ce qu’ils fassent adopter de nouvelles demandes très audacieuses. D’un côté, ils chercheront à rouvrir les discussions quant aux demandes adoptées sous la précédente mandature (fiscalité des successions ; co-officialité de la langue corse ; pouvoir d’adaptation législative sur habilitation du Parlement ; statut de résident restreignant l’accès à la propriété), qui requièrent une révision de la Constitution que le gouvernement n’est pas politiquement en mesure de mener. D’un autre côté, ils se mobiliseront afin de généraliser le transfèrement en Corse des détenus nationalistes, et poser avec davantage de force la question d’une amnistie pour ces mêmes détenus.

En troisième lieu, c’est une phase nouvelle et risquée qui s’ouvre pour le nationalisme corse, qui fut longtemps essentiellement contestataire. Excepté Gilles Simeoni, aucun des membres du nouveau Conseil exécutif de Corse n’a déjà exercé une fonction exécutive locale. Ce manque d’expérience se traduira par des coûts d’apprentissage, alors même que les attentes sociétales sont très importantes. Partant, la nouvelle majorité pourrait être largement focalisée sur la qualité générale de sa gestion des affaires publiques.

Il y a aussi là un enjeu décisif pour les prochains scrutins, d’autant que l’exercice du pouvoir est parfois synonyme de démobilisation militante, et que les structures locales des partis nationalistes sont souvent très faibles. Bien qu’ils se fondent avant tout sur les questions institutionnelles et identitaires, les partis nationalistes ne demeurent au pouvoir que s’ils démontrent leur compétence en matière économique et sociale ; tel est le cas en Catalogne, au Pays basque, en Écosse, etc. La majorité n’a que deux ans pour faire ses preuves, dans un contexte très difficile, et marqué de surcroît par la baisse des dotations étatiques aux collectivités. Certes, les camps de gauche et de droite sont dans une situation compliquée, ne serait-ce que du fait de leurs divisions. Toutefois, miser sur les seules faiblesses de ses concurrents ne saurait être une stratégie valable.

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