En Espagne, un pacte territorial à réinventer

Pablo Iglesias (au centre), grand vainqueur des législatives du 20 décembre. Pedro Armestre/AFP

Les élections législatives du 20 décembre marquent la fin du bipartisme en Espagne. Les deux principaux partis de gouvernement – le Parti populaire (PP, droite) et le Parti socialiste (PSOE) – déclinent tous deux, mais pour des raisons différentes. Même s’il arrive en tête avec 28,7 % des voix et 123 députés, le PP est sanctionné pour des scandales de corruption à répétition. Le PSOE obtient quant à lui le plus bas score de son histoire : 22 % des suffrages et 90 sièges. S’il parvient à limiter la casse, c’est grâce à sa bonne implantation dans les provinces, notamment rurales, à la différence de Podemos, un mouvement essentiellement urbain. Certains sondages l’annonçaient en troisième position : le PSOE finit second.

Mais les vainqueurs incontestables de cette élection s’appellent Podemos et Ciudadanos. Créé en 2014, le premier obtient 20,6 % des voix et 69 députés issus de la société civile. Avec 13,9 % des voix, le second, un parti de centre droit, disposera de 40 députés aux Cortes qui en compte 350 au total. Reste maintenant à former une majorité pour gouverner.

À gauche, le PSOE qui pleure et Podemos qui rit

La gauche n’a pas su profiter de l’impopularité du gouvernement de Mariano Rajoy. Le souvenir du gouvernement de José Luis Zapatero (2004-2011) est encore très vif dans les mémoires. Ce dernier a nié pendant longtemps la réalité de la crise économique, refusant de voir que tous les clignotants de l’économie étaient au rouge. Quand il s’est réveillé, il avait perdu en marge de manœuvre. Les politiques de réajustement budgétaire qui ont suivi ont été sévères. Et même si le gouvernement de Zapatero a lancé une politique de grands travaux, entre 20 et 25 % des revenus ont été perdus entre 2007 et 2015. Les services publics ont beaucoup souffert.

Podemos a tenu ses promesses. Les sondages le disaient en perte de vitesse ces dernières semaines, mais il termine troisième. Podemos est notamment très fort à Madrid et à Barcelone, deux municipalités qu’il administre grâce à des plates-formes citoyennes. Il s’agit sans doute d’acquis électoraux importants pour lui qui lui permettent de démontrer sa capacité à gérer.

Podemos a bâti son succès sur la défense des acquis sociaux et la promotion d’une politique économique antilibérale. Traditionnellement, l’État-providence n’est pas très puissant en Espagne. Il a été entamé sous Zapatero, et ce mouvement s’est accéléré sous Rajoy. La politique de privatisation a alors touché tous les secteurs : les Universités, les transports, les hôpitaux. Pour beaucoup, l’État a semblé être, en quelque sorte, vendu à l’encan. « Dignité sociale » et « renouveau démocratique », tels ont été les maîtres mots de la campagne de Podemos.

A droite, la percée du centre

Lancé à Barcelone il y a quelques années seulement, le parti de centre-droit, Ciudadanos, fait un très bon score : 13,9 % des voix. Il ressuscite un courant qui était très présent durant la transition démocratique, après la fin de la dictature de Franco, sous le nom d’UCD (Union du centre démocratique). Le gouvernement d’Adolfo Suárez a en effet dirigé le pays entre 1977 et 1981, avant de s’effondrer et de céder la place aux socialistes de Felipe González. C’est alors que le pays est entré véritablement dans l’ère du bipartisme. En 1996, la droite conduite par José María Aznar et débarrassée de l’héritage compromettant de la dictature a pris les rênes du pays.

Ciudadanos est né à Barcelone en tant que mouvement anti-nationaliste. Dirigé par un jeune leader, Albert Rivera, il défend l’idée d’une Espagne unitaire. Très bien implanté localement, il a réussi un développement fulgurant sur le plan national à la faveur de la « question » catalane.

Le pacte territorial à bout de souffle

Le modèle actuel d’une nation espagnole composée de différentes nationalités – une « Nation de nations » – va probablement voler en éclats suite à ce scrutin. Le pacte territorial mis en place en 1978 va devoir être redéfini. Malgré leur faible poids en termes de sièges, les partis nationalistes se retrouvent en effet au centre du jeu du fait de l’éclatement du système bipartisan. Leur soutien est nécessaire pour obtenir une majorité absolue au Parlement, de droite comme de gauche. Du coup, si les élections se sont jouées sur les thèmes économiques et sociaux, la question nationale sera centrale dans les débats à venir, et la revendication pour convoquer un référendum en Catalogne, comme en Écosse, sera âprement discutée.

Cette situation n’est pas inédite : en 1996, José María Aznar avait gouverné grâce au soutien des nationalistes basques et catalans par exemple. Mais ces derniers étaient alors autonomistes. Depuis, ils ont évolué vers l’idée de l’indépendance. Dans ces conditions, une alliance entre les catalanistes conservateurs et la droite de Rajoy paraît peu probable aujourd’hui. Le PSOE rejette toute idée d’indépendance, mais avance le projet d’une révision constitutionnelle où la Catalogne puisse trouver sa place, notamment par une réforme du Sénat en chambre territoriale. Du côté de Podemos, on reconnaît aux Catalans le « droit de décider », tout en maintenant le silence sur l’opportunité d’un référendum sur l’indépendance.

Pour autant, si les nationalistes catalans cherchent à proclamer un État indépendant, on peut douter qu’ils souhaitent réellement la sécession d’avec le reste de l’Espagne. Ils utilisent plutôt cette idée comme un moyen de pression afin d’obtenir la mise en place d’un système (con)fédéral qu’ils appellent de leurs vœux. Ce qu’ils visent probablement, c’est bien plutôt une recomposition territoriale qui pourrait prendre la forme d’États-Unis d’Espagne. Autrement dit : une recomposition sur la base d’une fédération d’États indépendants ou une Confédération à la mode suisse. Mais pour réaliser cet objectif, beaucoup songent à un cadre républicain… contradictoire avec la nature du régime actuel.

Une formidable capacité à se régénérer

Le dirigeant du parti Ciudadanos, Albert Rivera, n’a que 36 ans. Pablo Iglesias (Podemos), 37 ans. Pedro Sánchez (PSOE), 43. Ils incarnent à eux trois le renouvellement du personnel politique en Espagne. Dans ce pays, quitter le pouvoir, c’est ne pas revenir. C’est là l’un des moteurs puissants du renouvellement de l’offre politique. Zapatero ou Aznar ne semblent pas chercher pas à reconquérir le pouvoir perdu. Qui plus est, la quasi-totalité de leurs équipes ont également quitté la scène politique. Il y a ainsi une grande capacité du système à faire place aux jeunes.

Deux mouvements nés tout récemment ont donc surgi sur la scène politique espagnole, et font maintenant leur entrée au Parlement. En Espagne, l’offre politique est variée, à la différence notable de la France où la demande de politique peine à s’incarner dans une offre rénovée. Dans le cas de Podemos, la mobilisation s’est structurée par le bas, à partir du mouvement des Indignés né en 2011, sous la forme de plates-formes citoyennes totalement inédites. Quant à Ciudadanos, il symbolise la capacité du Centre à exister et à consolider un solide acquis électoral, contrairement à la France.

Enfin, ajoutons que l’extrême droite n’existe pas en Espagne sous la forme d’un mouvement politique structuré. Le parti de la Phalange n’a obtenu que quelque 7 000 voix sur tout le territoire… L’expérience de la dictature droitière du franquisme, durant quarante ans, y est évidemment pour beaucoup. La capacité du Parti populaire à absorber une partie de ce courant d’opinion est aussi manifeste. Du coup, le pouvoir d’attraction se situe plutôt à l’extrême gauche, comme en Grèce.

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