En Inde, les habitantes d’un bidonville apprennent à négocier avec les autorités pour changer leurs conditions de vie

Des femmes présentent leurs demandes aux élus de leur district. UHRC, Author provided

Shabnam Verma, Neeraj Verma, Kanupriya Kothiwal, Shrey Goel, membres de l’équipe et bénévoles du Urban Health Resource Centre, ont contribué à cette enquête et ont été bénéficiaires de Fonds Axa pour la recherche à travers leur institution.


Comment convaincre son conseiller municipal qu’avoir accès à l’eau potable est un droit, comme de marcher dans des rues goudronnées ou encore de bénéficier de la sécurité qu’apportent les réverbères le soir ? Et comment y parvenir quand, en plus de vivre dans un bidonville excentré aux portes d’une grande ville indienne, on est une femme illettrée ?

C’est précisément ce à quoi nous nous sommes intéressés à Indore, la ville la plus peuplée du Madhya Pradesh, un État du centre-ouest de l’Inde. Selon le recensement indien, la population d’Indore, qui s’élevait à 2 millions en 2011, a atteint 2,8 millions en 2018, dont 30 % environ vit dans des bidonvilles qui ne cessent de s’étendre.

Des foyers officieux

Selon le dernier recensement, l’Inde compte 13,7 millions de foyers établis dans des bidonvilles, dont 4,9 millions ne sont ni reconnus, ni déclarés. Considérés comme officieux, ils sont souvent jugés illégaux par les autorités, surtout lorsqu’ils sont récents. Outre la difficulté que pose la recherche d’un gagne-pain quand on s’installe dans une nouvelle ville, cette prétendue « illégalité », synonyme d’instabilité, fait peser sur les habitants une menace permanente.

Chemin en terre battue au cœur du bidonville. UHRC, Author provided

Certes plusieurs politiques gouvernementales telles que la National Urban Health Mission exigent que les bidonvilles, répertoriés ou non, ainsi que les populations vulnérables soient rattachés aux services municipaux, tels que l’approvisionnement en eau, le tout-à-l’égout, l’électricité et les rues goudronnées, qui ont tous un impact sur la santé. Mais la prestation de tels services s’avère cependant très lente pour certaines catégories de population, quand elle n’exclut pas les plus faibles et vulnérables.

En effet, et bien que le gouvernement indien ne qualifie officiellement aucune habitation humaine d’« illégale », c’est pourtant bien ainsi que les fonctionnaires et les élus municipaux les considèrent, ce qui impacte la distribution des services.

Et ce alors même que les habitants de ces bidonvilles peuvent tout de même aller voter avec leur adresse enregistrée dans basti (bidonville) sur leur carte d’électeur. Ce qui montre l’incohérence des pratiques et surtout que la notion d’« illégalité » peut être surmontée.

Une bande de terre alléchante

À Indore, la zone périurbaine située au nord-est a attiré une population de migrants pauvres des districts de Rewa et Khargone, ainsi que des États d’Uttar Pradesh et Bihar, au nord du pays. Au départ, 20 à 30 familles sont venues s’installer en 2014 sur ce qui n’était qu’une petite bande terre abritant un four à briques et qui, jusque-là, faisait office de site de défécation à ciel ouvert et de décharge pour les habitants des bidonvilles environnants.

Ce n’est que lorsque la terre a été achetée par un courtier immobilier, puis défrichée et nivelée, que les migrants ont commencé à s’y intéresser. Cette nouvelle colonie présentait l’avantage d’offrir des logements meilleur marché et la possibilité d’aller travailler dans les usines, les chantiers et les marchés voisins.

Les migrants ont commencé à investir cette zone en terre battue, dépourvue d’électricité et d’eau courante, dont les rues non goudronnées, dangereuses pour les enfants, compliquaient les déplacements des habitants. L’absence d’eau les obligeait à parcourir de longues distances pour aller en chercher tandis que l’absence d’électricité les privait de lumière le soir et de ventilateurs lors des pics de chaleur pouvant atteindre les 40 ou 45 °C.

Des femmes qui se battent pour leurs droits

Comment faire face à ces défis ? Aux questions posées, les autorités municipales rétorquaient habituellement qu’il « n’existe encore aucun programme » ou qu’« aucun ordre n’a été donné pour l’instant ».

C’est alors que les femmes arrivées dans ce bidonville nouvellement créé ont eu vent des actions de notre organisation, le Urban Health Resource Centre (UHRC), qui a conseillé et formé des groupes de 12 à 15 femmes issues des bidonvilles environnants afin de les aider à accéder à divers services.

Les travailleurs sociaux du UHRC sont donc allés prêter main-forte aux nouveaux venus. À la suite de réunions régulières et de discussions participatives, deux groupes féminins ont vu le jour fin 2014 : Sakhi Saheli Mahila Samooh (Groupe de sœurs et d’amies) et Nai Kiran Mahila Samooh (Groupe de femmes Nouvelle lumière).

Début 2015, les membres de ces nouveaux groupes de femmes se sont informés auprès d’associations plus expérimentées dans les bidonvilles voisins. La meilleure arme, leur a-t-on dit, pour convaincre les autorités, ce sont des négociations calmes mais constantes.

Les femmes parlent stratégie avec les travailleurs sociaux. UHRC, Author provided

Gagner en assurance

Grâce à la formation dispensée par l’UHRC et avec l’aide des groupes déjà établis, les nouveaux habitants ont pu écrire des pétitions dans la langue locale, le hindi, qu’ils ont soumises au conseiller de quartier, à la municipalité et à l’audience publique du district. En tête de liste figuraient le goudronnage des rues et l’eau courante. Devant la fin de non-recevoir que leur a opposée le conseiller, au motif que leur bidonville était « illégal », les femmes ont fait valoir leurs droits en tant que citoyennes et souligné l’importance de leur vote aux élections.

Leurs efforts répétés ont abouti à la construction d’un puits et au goudronnage des routes, dont 30 % avaient été effectués en octobre 2016. La construction d’un autre puits et le goudronnage du reste des routes sont en bonne voie.

Les femmes se félicitent du goudronnage des rues. UHRC, Author provided

Une pétition a été déposée en décembre 2016, suivie de nombreuses représentations en personne auprès du conseiller de quartier et de plusieurs rappels écrits. En novembre 2017, les habitants ont profité de la visite du conseiller pour lui rappeler qu’il restait des puits à installer. La communauté a mis en place une mesure temporaire d’accès à l’eau sous forme d’une redevance, de 100 roupies (1,25 €) par foyer, versée aux familles des bidonvilles adjacents qui possèdent leurs propres puits.

La solidarité, ça marche

Le rôle de mentorat des groupes déjà établis est similaire à l’émergence des réseaux de solidarité en Grèce au moment où le gouvernement a imposé des mesures d’austérité en réaction à l’effondrement de l’économie, en 2009-2010.

Rédaction des pétitions. UHRC, Author provided

Ces réseaux de solidarité informels ont joué un rôle crucial en aidant les gens à surmonter les difficultés causées par les mesures d’austérité et l’instabilité économique. Le projet a montré que le soutien et les conseils prodigués par ces groupes établis avaient un effet d’entraînement sur les colonies voisines. Par ailleurs, qu’une approche courtoise et conciliante vis-à-vis des autorités, ainsi que des négociations autour des demandes soutenues de la communauté, finissaient par assurer aux foyers officieux un accès aux services et aidaient à surmonter la notion d’illégalité brandie par les fonctionnaires.

Les stratégies mises en œuvre ont finalement réussi à faire bénéficier une population de 1 575 habitants des services municipaux.


Créé en 2007, le Fonds Axa pour la recherche soutient plus de 500 projets à travers le monde conduits par des chercheurs de 51 pays. Pour en savoir plus sur le travail du Dr Siddharth Agarwal, consultez le site dédié à la recherche-action du prix Axa Outlook intitulée « Connaissance et plans d’action à l’usage des communautés pour l’évaluation des risques et la résilience », qui met en œuvre des solutions réalisables pour relever les défis que rencontrent les bidonvilles en mettant en avant la sagesse communautaire.

Cet article a été traduit de l’anglais par Catherine Biros pour Fast for Word.

This article was originally published in English