En Nouvelle-Calédonie, la lutte continuera tant qu’il y aura des Kanak

Réunion de militants du FLNKS (pour l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie). Malgré le ‘non’ exprimé lors de ce premier référendum, la lutte des kanaks ressort renforcée et déterminée à aller jusqu'au bout du processus de Nouméa. Theo Rouby / AFP. Théo Rouby/AFP

Le 4 novembre 2018, les citoyens calédoniens se sont nettement exprimés en faveur du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République lors d’un référendum d’autodétermination attendu depuis trente ans. Le scrutin a été marqué par la mobilisation massive des électeurs, un rapport de force moins marqué qu’attendu et le constat de clivages politiques et communautaires persistants. Au-delà des 56,7 % des voix obtenues par le « non » à l’indépendance, ce scrutin relance la réflexion quant au processus permettant la décolonisation d’une société.

Une participation historique

Après une campagne électorale qualifiée d’étonnamment calme pour ne pas dire peu passionnée, le premier élément de surprise tient à la participation exceptionnelle des électeurs : plus de 80 % des inscrits sur la liste référendaire se sont déplacés !

Ce taux de participation inédit dans l’histoire politique de la Nouvelle-Calédonie tient en partie à la mobilisation massive et attendue des anti-indépendantistes. Les plus forts taux de participation sont d’ailleurs enregistrés en Province Sud où vit la majorité de la population européenne de l’archipel et qui est très fortement loyaliste. La palme est remportée par Farino, ville du Sud, qui avec un taux de participation de près de 95 % a plébiscité le maintien dans la France avec près de 91 % des suffrages.

À Farino, ville du Sud, un taux de participation de près de 95 % a été enregistré. Google Earth

Le scrutin témoigne également d’un engagement kanak fort en dépit de l’appel à l’abstention de certains partis indépendantistes et d’une jeunesse kanak pouvant apparaître désabusée à l’égard de la politique. À Hienghène, dans la Province Nord et fief du leader indépendantiste défunt Jean‑Marie Tjibaou, plus de 86 % de la population s’est ainsi mobilisée et le « oui » l’a emporté avec 94,75 % des voix. Notons toutefois une mobilisation en demi-teinte des électeurs quasi exclusivement kanak de la Province des Îles où la participation est inférieure à 59 %.

Cette participation exceptionnelle donne une légitimité démocratique incontestable au résultat du scrutin qui rejette à plus de 56 % l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté. Toutefois, l’écart entre le « oui » et le « non » est moins marqué que ne le prévoyaient les sondages locaux et que ne l’annonçaient les loyalistes.

Des couleurs pro-indépendance flottent devant l’hôtel de Province Nord, à Kone, le 5 novembre 2018 lors de la visite d’Edouard Philippe. Theo Rouby/AFP

Une victoire du « non » moins éclatante qu’espérée

Si les responsables loyalistes se sont félicités de la victoire sans appel du « non », il faut toutefois noter leur déception à l’égard du score obtenu, loin des 70 % espérés. Un résultat tranché leur aurait en effet donné un argument de poids pour écarter la possibilité donnée par l’accord de Nouméa d’organiser deux autres référendums si un tiers des membres du Congrès le demande.

En dépit de cette victoire nette pour le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France, c’est donc bien le camp indépendantiste, fort de 43,30 % de suffrages, qui semble renforcé par ce scrutin.

Ce score témoigne que le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) notamment a réussi à mobiliser ses partisans, à détourner son électorat de la tentation de l’abstention et à gagner quelques voix en dehors de sa base traditionnelle.

Au lendemain du scrutin, les propos des vaincus sont donc relativement optimistes et combatifs. Ainsi, après s’être félicité d’avoir déjoué les sondages, Roch Wamytan, président du groupe UNI-FLNKS au Congrès, appelle à aller jusqu’au bout du processus prévu par l’accord de Nouméa signé le 5 mai 1998, soit la demande d’un deuxième scrutin en 2020 voire, en cas d’échec, d’un troisième en 2022.

Roch Wamytan, président du groupe UNI-FLNKS au Congrès.

Un archipel clivé

Entre une victoire teintée de déception et une défaite porteuse d’espoir, les résultats du référendum signalent que les profonds clivages qui traversent historiquement la Nouvelle-Calédonie ne sont pas dépassés.

Ainsi, la représentation spatiale des résultats du scrutin recouvre très largement celle de la répartition géographique et ethnique de la population de la Nouvelle-Calédonie. Le sud de la Grande-Terre, province dans laquelle la population kanak est minoritaire, le rejet de l’indépendance l’a emporté avec 73,71 % des suffrages.

De façon quasi symétrique, en Province Nord qui est largement kanak et indépendantiste, 75,83 % des électeurs ont dit leur volonté de voir la Nouvelle-Calédonie accéder à la pleine souveraineté. Il en va de même dans la Province des Îles très majoritairement kanak et où le « oui » l’emporte avec plus de 82 % des suffrages.

Cette tension entre des populations allochtones très fortement loyalistes et une communauté kanak majoritairement indépendantiste n’est pas nouvelle et constitue le cœur du défi calédonien. L’accord de Nouméa écarte toutefois toute perspective de partition entre l’Est indépendantiste et l’Ouest loyaliste.

En dépit de trente années d’un climat apaisé depuis les Accords de Matignon-Oudinot (1988) et de Nouméa (1998), les positions politiques restent tranchées. Cela signifie aussi que les politiques de rééquilibrages socio-économiques entre les populations de l’archipel comme de rattrapage entre les provinces n’ont pas suffi à imposer la notion destin commun porté par l’accord de Nouméa.

Cette communauté de destin qui peut être lue comme une volonté de dépasser les clivages sociopolitiques de l’archipel par un clivage de classes ne s’est pas imposée, parce qu’en dépit d’efforts engagés, les inégalités sociales restent fortes entre les communautés.

Minorité démographique depuis les années 1960, les Kanak (40 % de la population totale lors du recensement de 2014) demeurent aussi une minorité sociologique. Comme plusieurs travaux le démontrent, les Kanak restent davantage concernés par l’échec scolaire, sont moins diplômés de l’enseignement supérieur, moins représentés dans les fonctions de cadres ou la fonction publique, et plus discriminés pour l’accès au logement… Autant d’éléments qui contribuent à maintenir une société à plusieurs vitesses ; des clivages socio-économiques qui s’expriment clairement au niveau politique.

Et maintenant ?

Les trente années du processus visant la décolonisation de la Nouvelle-Calédonie au sein de la République n’ont donc pas permis d’évacuer la question de l’indépendance du jeu politique calédonien. Les électeurs indépendantistes l’ont d’ailleurs affirmé à de multiples reprises durant la campagne référendaire : la lutte continuera tant qu’il y aura des Kanak.

Si le lendemain du scrutin est porteur d’espoir pour les indépendantistes, il ne faut pas oublier que cette mouvance est loin d’être unie et incarnée par un leader largement fédérateur. Le scrutin relance la donne politique, mais pour capitaliser sur le score obtenu et espérer progresser, les indépendantistes devront certainement renouveler en partie leur personnel vieillissant.

Ce besoin de renouvellement est également exprimé dans le camp adverse, notamment pas Sonia Backès qui a appelé à « l’union des loyalistes » et à leur « renouvellement générationnel ». Reste toutefois à déterminer la capacité des élites politiques calédoniennes à se remettre en cause et à se dégager des enjeux électoraux ; les élections provinciales de mai 2019 pourraient être un premier test.

Sonia Backès a appelé à l’union des loyalistes.

Ce résultat témoigne enfin que la revendication de souveraineté du peuple autochtone n’est pas soluble dans le temps – ce qui questionne la capacité de la démocratie à y répondre. Au-delà, l’enjeu reste pour les acteurs du dossier calédonien à engager un processus de décolonisation qui ne se réduise pas à un processus statutaire mais qui s’attaque aux représentations et à l’hégémonie culturelles léguées par la colonisation.

Loin d’être une conclusion, le référendum du 4 novembre 2018 rebat la donne politique en Nouvelle-Calédonie. Reste à savoir si la percée des indépendantistes incitera l’ensemble des acteurs du dossier à réévaluer la façon de répondre à la demande de souveraineté kanak afin d’engager une décolonisation effective de l’archipel.

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