En République démocratique du Congo, les scénarii post-électoraux

Dépouillement à Lubumbashi (sud de la RDC), le 30 décembre 2018. Caroline Thirion / AFP

Retardées pendant deux ans, prévues le 23 décembre 2018, et repoussées in extremis d’une semaine après l’incendie d’un entrepôt de la Commission électorale nationale « indépendante » (CENI), les élections présidentielles, législatives et provinciales ont finalement eu lieu le 30 décembre dernier dans une grande confusion et désorganisation.

La Commission a nié le droit de vote de quelques 1,25 millions d’électeurs en reportant au moins de mars prochain les votes dans quatre circonscriptions pour des raisons de sécurité (or on imagine difficilement quand et comment la sécurité dans les zones de Béni et Butembo va s’améliorer d’ici-là et l’épidémie d’ebola s’arrêter…). Le recours aux machines à voter achetées en Corée du Sud a été dénoncé et émaillé de nombreux problèmes techniques ; des bureaux ont ouvert en retard ; des listes électorales étaient manquantes ou incomplètes, etc.

Tous ces problèmes d’organisation étaient annoncés par une préparation électorale elle-même déjà chaotique. Par ailleurs, des cas de fraude manifeste ont été révélés par l’opposition et corroborés par les observateurs de la société civile sur place (http://www.rfi.fr/afrique/20181231-rdc-cenco-fcc-depouillement-resultat-election-ceni-contestation-republique-democrat). Mais tout cela a été balayé dès le lendemain du vote, d’un revers de main par le président de la CENI et le Président Kabila qui ont fait part de leur satisfaction sur l’organisation du scrutin.

L’alternance déguisée

Cet empressement à valider les scrutins du 30 décembre trahit le plan d’alternance déguisée préparé à l’avance par le pouvoir. Après avoir laissé planer le doute sur sa volonté de briguer un nouveau mandat, ce qui aurait nécessité la modification de la Constitution, le Président Kabila a désigné pendant l’été 2018 son ex-ministre de l’Intérieur et secrétaire permanent du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) au pouvoir, Emmanuel Ramzani Shadary, comme son dauphin.

Cette succession électorale exigée depuis deux ans par l’opposition est en réalité une fausse alternance. En effet, sous sanctions de l’Union européenne pour son rôle dans la répression des opposants, Emmanuel Shadary était jusqu’à présent peu connu des Congolais, bien qu’il ait commencé son parcours auprès de Laurent-Désiré Kabila (au pouvoir entre 1997 et 2001) et ai passé les dernières 17 années aux côtés du Président sortant.

De même, le Président sortant a pris soin de se préparer un statut confortable : il a discrètement fait passer une loi sur mesure, en juillet 2018, qui lui garantit une pension, un logement, la prise en charge de ses soins de santé et de sa sécurité et un passeport diplomatique .

Alors que les mises en cause de la régularité des scrutins et les spéculations sur une éventuelle crise électorale vont bon train – comme à son habitude en période de tension, le pouvoir vient de couper les réseaux sociaux pour prévenir un soulèvement populaire, anticipons un peu. Projetons-nous après l’annonce du vainqueur des élections (Emmanuel Shadary Ramazani), après la contestation des résultats par l’opposition qui dénoncera une victoire volée comme en 2011 et après la très probable gueule de bois électorale pour explorer les scénarii post-électoraux.

Pour ce faire, nous disposons des déclarations du président sortant et de la constitution congolaise.

Le vrai-faux départ de Joseph Kabila

Tandis que le fidèle d’entre les fidèles, Emmanuel Shadary, prendra la tête de l’État, selon la Constitution l’ex-président deviendra automatiquement sénateur à vie (article 104) et bénéficiera ainsi de l’immunité propre aux parlementaires (article 107). Loin d’être simplement « l’autorité morale de référence » de la majorité, Joseph Kabila aura une place garantie dans le système institutionnel.

Dès lors, il aura le choix entre jouer un rôle discret dans les coulisses de l’État en restant simple sénateur ou devenir président de cette institution parlementaire et occuper une position clé.

En tout état de cause, Joseph Kabila n’a pas fait mystère de sa volonté de rester impliqué dans la gestion du pays lors de ces dernières interviews : « Je resterai certainement dans mon pays, où je vais m’occuper de beaucoup de choses. Il y a tellement à faire… ».

Un fauteuil pour deux ?

Ce bicéphalisme masqué sera inédit en République démocratique du Congo, pays où l’essentiel du pouvoir et des moyens d’enrichissement a toujours été concentré dans les mains du président et où le parlement n’est pas un contre-pouvoir. Dès lors, la fidélité d’Emmanuel Shadary risque d’être mise à rude épreuve.

A Lubumbashi, au soir du scrutin du 30 décembre 2018. Caroline Thirion / AFP

Si le tandem du dauphin et du Président sortant se révèle solide face aux tentations du pouvoir et que les deux hommes continuent à travailler en bonne intelligence, Joseph Kabila aura tout intérêt à laisser le mandat de Shadary aller à son terme pour se représenter lors d’élections taillées sur mesure en 2023.

En revanche, si le dauphin tente de s’émanciper de son mentor et que le tandem devient dysfonctionnel, Joseph Kabila pourra orchestrer un retour anticipé soit en forçant son successeur à la démission grâce à une fronde parlementaire et des élections anticipées, soit en le destituant par la force. Pour ce faire, il a comme atouts sa fortune et ses hommes dans la haute hiérarchie militaire.

Un scénario à l’angolaise ?

Cette lutte de pouvoir pourrait peut-être tourner en faveur d’Emmanuel Shadary comme dans l’Angola voisin. La succession négociée entre Dos Santos (Président jusqu’en 2017) et son dauphin (Joao Lourenço) a mal tourné pour le premier, alors que le rapport de force semblait en faveur de Dos Santos au pouvoir de 1979 à 2017 !

Malgré le deal tacite entre les deux hommes, le nouveau Président qui paraissait condamné à vivre dans l’ombre de son puissant prédécesseur a, contre toute attente et en moins d’un an, fait place nette : il a purgé le système de pouvoir angolais du clan Dos Santos, n’hésitant pas à poursuivre les enfants de son prédécesseur). Emmanuel Shadary sera-t-il le Joao Lourenço de Joseph Kabila ? Le Congolais et l’Angolais ont en commun d’avoir été tous deux les fidèles serviteurs du pouvoir en place et d’être adoubés par celui-ci.

L’importance des élections du 30 décembre 2018 ne réside donc pas dans l’alternance présidentielle tant attendue mais dans la possible création par ceux qui veulent prolonger leur pouvoir d’un bicéphalisme problématique et incertain.