Entre terre et mer, « Tunisian Yankee » de Cécile Oumhani

Soldats américains débarquant en Europe en 1917. Vasse Nicolas, Antoine/Flickr, CC BY

Plus de 560 romans sont sortis à la rentrée littéraire 2016 attestant du foisonnement des talents littéraires francophones et de la vitalité du monde de l’édition, un phénomène rassurant qui constitue une raison de nous réjouir en ce temps incertain. Le jury de sept prix majeurs ont fait leur première sélection. Mais il y des romans exceptionnels – de beauté et de pertinence – qui paraissent à l’arrière-saison comme pour réserver leur charme unique à des lecteurs/lectrices qui choisissent des sentiers hors des chemins battus. Tunisian Yankee de Cécile Oumhani paru chez Elyzad en est un.

Cécile Oumhani nous embarque d’emblée dans un voyage à cet entre-deux de la terre et de la mer grâce à un titre anglais donné à un récit français. Le poème de Mahmoud Darwich cité dans l’incipit ne fait que confirmer cette impression : « J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent. » La métamorphose du protagoniste Daoud Kaci en Dawood Casey constitue un voyage mouvementé et périlleux à travers différents continents (Afrique, Europe et Amérique) et différentes femmes aimées et perdues (sa mère Zoulikha, sa mère adoptive Mouldia (la servante de la famille enlevée de force de son village natal), son premier amour et trapéziste Nora. Le cadre temporel du récit se situe entre la fin du 19e siècle et la fin de la Première Guerre mondiale. Les bruits de la vie et le silence de la mort y sont habilement mélangés tout comme les menus détails de l’époque.

Déconstruire le stéréotype de « l’Arabe »

Cécile Oumhani traite avant tout de l’exil et de la migration, ce symptôme qu’Edward Said attribuait au malaise causé par l’impérialisme culturel. Le prénom Daoud est peut-être un clin d’œil à Kamel Daoud qui a écrit « Meursault, contre enquête » en 2013, car dans Tunisian Yankee l’auteure entreprend avec un courage exemplaire de déconstruire l’image stéréotypée de l’Arabe, cet autre, cet indigène sans identité que Camus avait opacifié pour se focaliser sur le français expatrié. Quand Daoud part à Palerme délivrer les tapis de son père, il fuit son client le Comte de Gandolfo :

« S’attendait-il à voir présenter à lui une sorte de porte drapeau de la nation arabe ? Et puis qu’est-ce que c’est qu’un Arabe ? Il le sait, lui ? Daoud pour sa part l’ignore. Il n’en possède certainement pas une quelconque panoplie. Et à sa connaissance il n’y en a nulle part ». (132-33)

Quand Cécile Oumhani utilise les ressorts de l’Orientalisme, par exemple la visite de Mouldia au marabout de Sidi Saad (147-152), elle ne réécrit pas Les mille et une nuits, mais transpose l’intérêt narratif du conte dans le texte de son récit moderne comme le fait Paulo Coelho dans L’Alchimiste.

Le sort nomade et la fin tragique que connaît ce Tunisien immigré au Little Syria de New York l’apparentent à des héros de l’antiquité grecque. Dans l’art d’extraire l’humanité fondamentale des êtres marginalisés, Cécile Oumhani côtoie Jhumpa Lahiri, l’écrivaine américaine d’origine indienne vivant à Rome dont le roman Un nom pour un autre explore tout comme Tunisian Yankee pourquoi un homme décide de quitter son pays natal et comment il tente de faire sa vie ailleurs. Une citation Khalil Gibran revient comme leitmotiv dans le récit :

« [L]a terre entière est
Mon lieu de naissance et tous les humains sont
Mes frères » (233)

Exil choisi

« Une blessure secrète propulse l’étranger… dans l’errance » écrit Kristeva. Daoud est un enfant blessé par un père tyrannique qui l’éloigne de sa mère. La rencontre avec le Russe Berensky qui le fait monter dans une montgolfière lui ouvre des nouvelles perspectives. Mais c’est seulement quand le père fait faillite et qu’il perd Nora que Daoud se révolte contre la famille et le pouvoir colonial opprimant et prend le bateau pour New York. Tout en s’attardant sur sa condition d’exilé volontaire (numéroté comme un produit à l’arrivée, hébergé dans un local lugubre), Cécile Oumhani explore la migration forcée de Mouldia pour donner un autre sens à la notion d’appartenance.

De la même manière, elle se préoccupe de ce qui reste comme trace de ces héros ordinaires du temps moderne, des petits objets fragiles – un poisson cousu sur un tissu, une lettre, une carte de visite souvent retrouvés et conservés comme souvenirs – qui renferment le potentiel d’un grand récit.

Les paroles de la chanteuse grecque immigrée aux États-Unis Marika Papagika chantant « Smyrneiko Minore » fournit l’arrière-fond du roman comme le thème de Yumeji dans le film In the Mood for Love de Wong Kar-Wai. Les phrases esquissées comme des touches de piano s’élaborent et s’enchaînent tantôt fluides comme de l’eau, tantôt solides comme du métal, tantôt sublimes comme de la brume. La beauté du paysage est un des nombreux atouts de ce roman. Ces paysages évoquent la campagne oisienne comme les tableaux de Victor Vignon, le rouge des coquelicots de Monet ou encore les arbres et le ciel méditerranéens de Cézanne. Les portraits fugaces des femmes à la Manet ou à la Matisse ne manquent pas non plus. Les passages décrivant l’arrivée à Ellis Island de Daoud et ses promenades avec sa petite amie italienne Elena, quant à eux, renvoient à Brooklyn de Colm Toibin et le beau film qui en est issu.

Un pont

L’écriture de Cécile Oumhani qui nous transporte des cafés de Tunis aux différents quartiers de New York en passant par Palerme, Berlin, Naples et St Nazaire est un exercice de haute voltige qu’elle réussit sans faute. Michael Ondaatje avait fait du « patient anglais » (qui n’en était pas un, car le Comte Almasy était hongrois) la figure emblématique de l’empire agonisant. Cécile Oumhani fait du Tunisian Yankee, mutilé de guerre qui marche avec une jambe en bois et à qui on promet « une vie presque normale », la figure emblématique du migrant. Humilié par son père, agressé par le contorsionniste de la troupe de Nora, insulté par Smuts, le soldat blanc de sa compagnie qui l’appelle « sand nigger », rejeté par le beau-frère d’Elena, Daoud est élevé au rang de l’immortel grâce à son existence romanesque.

Cécile Oumhani construit un pont en langue française entre le monde arabe et le monde américain qui a accueilli dans le passé les écrivains arabes comme Khalil Gibran et Ameen Rihani. Vu le contexte, c’est un geste à la fois politique et littéraire énorme pour préserver la dignité des migrants.

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