Être féministes en Inde, ou l’enjeu de mener plusieurs combats en même temps

Performances de danseuses à l'occasion d'une manifestation contre plusieurs attaques à l'encontre de femmes à Bangalore, sud de l'Inde. Manjunath Kiran/AFP

Être féministes en Inde, ou l’enjeu de mener plusieurs combats en même temps

La condition des femmes en Inde est, de manière récurrente, sujet de débats et de mobilisations nationales, dont la portée dépasse épisodiquement les frontières. Le dernier évènement ayant provoqué un émoi international est le viol et le meurtre, le 14 décembre 2012, d’une jeune femme à Delhi, qui très vite devint un symbole national et international de luttes contre les violences faites aux femmes en Inde. Pourtant l’Inde a une histoire longue et plurielle de luttes féministes, souvent mal connue en dehors de ses frontières.

Cet espace national militant, qui est une nébuleuse d’organisations, de militant·e·s et de lieux de mobilisations plus ou moins connectés, fut historicisé sous la forme du mouvement indien des femmes. Cette vaste communauté est unie autour d’une lutte commune, celle de l’égalité homme-femme en Inde. Néanmoins, le MIF, loin d’être unifié, est un espace militant pluriel où cohabitent diverses idéologies et formes organisationnelles.

Les idéologies et les enjeux de lutte du MIF

À New Delhi, capitale de l’Inde et lieu où j’ai mené mes recherches, de très nombreuses organisations, majoritairement des ONGs, mais aussi des organisations autonomes, mènent des campagnes pour promouvoir le développement et l’empowerment (la puissance d’agir) des femmes. Ces organisations, qui ont un engagement politique, ont majoritairement une approche libérale de l’égalité. Néanmoins, d’autres appartiennent aux mouvances du féminisme socialiste, à l’écoféminisme ou aux féminismes LGBT ou queer.

Aranya Johar, poétesse féministe et youtubeuse à succès, récite son désormais célèbre « A Brown Girl’s Guide to Gender ».

Les périodes successives de mobilisations du MIF, au cours du siècle dernier, ont contribué à faire de ce mouvement un acteur politique légitime et incontournable en Inde.

Malgré son hétérogénéité, des combats communs apparaissent. Les demandes portent sur l’égalité, par et dans la loi et sa mise en place effective, permettant aux femmes d’atteindre un certain niveau de développement économique, social et politique. Des luttes se forment autour de la dénonciation des violences, dont les violences sexuelles dans l’espace public sont la face visible. Elles portent également contre les discriminations de genre, comme la pratique de la dot et la préférence des garçons, entraînant un déficit majeur de femmes dans le pays.

La féministe et poétesse Kamla Bhasin a réécrit des comptines pour enfant d’un point de vue féministe.

Des féminismes indiens pluriels

L’utilisation de la dénomination « féministe » est sujette en Inde à de nombreux débats. Au sein du MIF, tous les groupes ne se définissent pas comme féministes et revendiquent, par ce positionnement politique, une indépendance vis-à-vis des catégories normatives occidentales et un ancrage local.

Dans les années 1990, dans un contexte complexe de montée au pouvoir de la droite nationaliste hindoue, de l’essor de revendications politiques de la part des communautés minorisées et d’une accélération de la libéralisation de l’économie, le MIF fait face à une intensification des affrontements internes. Des femmes et des militantes du MIF, issues des communautés marginalisées, réclament plus de représentation des problématiques particulières auxquelles elles font face.

Documentaire de Nishta Jain (2014) sur le « gang des saris roses », femmes de communautés marginalisées qui ont pris les choses en main.

Ces femmes appartenant aux communautés dalits (parfois appelées (ex-)intouchables, les plus pauvres et marginalisées), adivasis (communautés indigènes) et musulmanes, accusent le MIF de ne représenter que les intérêts des femmes issues des milieux urbains aisés et des castes dominantes hindoues.

C’est aussi à cette période que les problématiques de sexualités émergent au sein du MIF et sur la scène politique, portées par des organisations féministes LGBT et queers.

Trois évènements, qui eurent lieu au cours des cinq dernières années en Inde, illustrent ces débats et affrontements internes et externes au MIF autour de la reconnaissance du caractère pluriel et intersectionnel des identités femmes et de leurs luttes.

2012 : une lutte nationale aux discours ambivalents

Fin 2012, au sein des cortèges de manifestations dénonçant le viol survenu à New Delhi et plus généralement les violences auxquelles sont confrontées les femmes dans l’espace public, deux discours cohabitent. Le premier, égalitariste ou féministe, dénonce l’impunité dont jouissent les auteurs de violences et demandent une réforme du système, jugé oppressif pour les femmes.

Yael Farber, metteuse en scène, présente Nirbhaya, la pièce montée autour du « viol de Delhi ».

Le second discours, protectionniste, considère ce crime comme une attaque contre l’honneur de la société indienne, par des individus extérieurs à la communauté nationale qu’est l’Inde. Ce discours en appelle à des mesures rapides et sécuritaires et stigmatise, par la figure du violeur, les hommes migrants issus des communautés rurales pauvres et les populations issues des basses castes.

Les mobilisations de 2012 encouragèrent, dans une certaine mesure, la prise de parole des femmes et amoindrirent la honte qui entoure les victimes. Pourtant, rétrospectivement, comme l’exprime lors d’entretiens une militante féministe de Delhi, les espoirs firent place à un regard critique, quant aux conséquences tangibles et aux réactions du gouvernement.

« Ils ont (le gouvernement) augmenté l’âge du consentement de 16 à 18 ans, pour nous c’était quelque chose de difficile car aujourd’hui il y a des adolescents qui ont une sexualité active et si la famille de la jeune fille veut porter plainte, vous aurez plus de jeunes garçons dans les tribunaux… Il y a beaucoup de choses dans la loi avec lesquelles nous avons des problèmes, nous faisons du lobbying pour la reconnaissance du viol marital (..) et à chaque fois le ministère nous dit « vous savez ça peut arriver […] mais une telle loi pourrait briser les familles" »

Ces mobilisations mirent également à jour une fracture sociale entre des classes urbaines intermédiaires et aisées et des classes pauvres, ainsi que le manque de reconnaissance des violences perpétrées à l’égard des femmes issues des classes et castes défavorisées.

Relations de pouvoirs de castes et de classes

Il y a quelques mois, en octobre 2017, alors que déferlent les messages au sein du mouvement #MeToo, une étudiante publie sur les réseaux sociaux une liste de nom d’hommes, appartenant au monde académique, accusés d’être les auteurs de harcèlements et d’agressions sexuellement répétés.

Le même mois, dans une lettre ouverte publiée sur le site Kafila quatorze figures du féminisme indien, tout en assurant leur soutien aux victimes, ont demandé le retrait de cette liste. Elles se sont déclarées consternées par les accusations anonymes qui ne présentaient pas suffisamment d’explications et ne permettaient pas de recours judiciaire possible.

Les échanges et accusations qui s’en suivirent illustrent pleinement les débats relatifs au pouvoir et à l’enchevêtrement des rapports de caste, de classe, de genre et de religion au sein du MIF.

Les étudiantes, appartenant aux castes défavorisées accusent ainsi les féministes académiques (souvent issues des classes aisées et hautes castes) de vouloir, par leur silence et leur opposition, protéger leur place et les hommes de leur communauté, tout en empêchant les nouvelles générations de féministes et les femmes issues des basses castes de s’exprimer.

La difficile inclusion des problématiques religieuses

Le dernier évènement en date, qui mobilise les membres du MIF et particulièrement les militantes issues des communautés musulmanes, est la pénalisation de la pratique du triple Talaq en décembre 2017 (une forme de divorce reconnue par les lois personnelles musulmanes).

La pénalisation de cette pratique soulève le mécontentement et les critiques de nombres de représentants religieux musulmans, de croyant·e·s musulman·e·s et de femmes issues du mouvement indien des femmes, pour des raisons diverses et opposées.

Des militantes du mouvement indien des femmes s’insurgent contre la proposition de loi visant à pénaliser le « Triple Talaq », à New Delhi le 4 janvier 2018. Prakash Singh/AFP

Les représentants musulmans orthodoxes jugent cette interdiction contraire à la charia et une attaque contre les communautés musulmanes.

Les militantes féministes du Beebak collective, du Bharatiya Muslim Mahila Andolan, et d’autres organisations de femmes qui luttent contre cette pratique depuis de longues années, rejettent cette pénalisation qui limite les possibilités d’agir des femmes musulmanes, qui deviendraient entre autres les « juges » de leur propre communauté. Elles dénoncent l’instrumentalisation faite par le gouvernement de l’égalité homme-femme, dans le but de stigmatiser les communautés musulmanes.

En effet, les deux religions que sont l’hindouisme et la religion musulmane – respectivement 79 % et 14 % de la population en 2011 – connaissent, en amont et au sein de l’Inde indépendante, des affrontements qui ressurgissent de manière répétée et de plus en plus fréquente, depuis la deuxième moitié des années 1980. Les femmes issues des communautés musulmanes sont durement touchées par cette exacerbation des violences xénophobes et des discours communautaires qui les assignent à une identité immuable.

L’un des enjeux du mouvement des femmes indiennes, dans les années à venir sera alors de représenter la pluralité des problématiques qui entoure les identités femmes, tout en se prémunissant contre l’instrumentalisation de cette différence, par les divers groupes politiques qui les entourent.

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