« Garde-corps », le premier roman-choc de Virginie Martin

Plateau télé… (I-Télé). Bapti/Flickr, CC BY

La rentrée littéraire, c’est plus de cinq cents romans dont quelques-uns émergeront. Garde-corps, premier roman de la politologue Virginie Martin ne devrait pas passer inaperçu.

L’auteure met à profit ses connaissances du monde politique autant que ses recherches sur les discriminations sexuelles ou le féminisme pour proposer une lecture des rapports humains qui donne à penser. Un roman court, vif, à l’écriture crue qui laisse le lecteur chancelant accoudé à un garde-corps branlant.

La création littéraire donne-t-elle plus à voir que la recherche ?

Fiction politique et épaisseur psychologique des personnages

L’ouvrage s’ouvre sur le viol d’une fillette, lecture presque insoutenable dont le lecteur sort groggy. Gabrielle Clair, une presque adolescente trop sage, un peu livrée à elle-même a trouvé dans l’école son lieu de résilience. Probablement, la jeune fille rejoue dans sa réussite scolaire facile de bonne élève, quelque chose du couple mal assorti de ses parents, un père viticulteur, terrien du Vaucluse et une mère bobo bohème qui trouve son mari « rustre ».

La vie aurait pu être légère pour la fillette, mais c’est sans compter le beau Patrick, seize ans au physique d’italien ténébreux qui l’entraîne dans ce qu’elle croit être un jeu. Mais « elle n’a rien vu venir » et cet après-midi dans une maison en ruines laissera des traces indélébiles, d’autant que Gabrielle se mure dans le silence.

Trente années plus tard, la belle et brillante Gabrielle Clair, devenue ministre du Travail rêve qu’une loi porte son nom et n’a de cesse de prouver – et se prouver – qu’elle tient sa place dans un monde d’hommes. L’université d’Oxford, l’ENA, une carrière, les plateaux-télé, les connivences et chausse-trappe des partis politiques, armada de collaborateurs, visite éclair en province, réseaux, médias et université d’été, élection partielle, trahisons et soif de pouvoirs, ego et fêlures, une vie de ministre, tel le boxeur qui avance, toujours avance, elle cogne et se livre peu.

« Je vais être incontournable dans cette campagne »

Mais à tout moment elle se sent présente et absente à la fois, là dans le combat et ailleurs dans son corps qui souffre. Car son armure a des failles et résonnent pour qui sait les lire les violences dans son parcours de femme forte à la voix trop assurée.

La fillette trop vite grandie a bien cherché à se venger des hommes sur des lycéens – vingt-quatre, un par mois ferré puis délaissé – Patrick le redoublant multirécidiviste n’est pas devenu lycéen. Mais qui est sous emprise ?

D’autres violences d’hommes ont suivi ce premier viol – toujours tues – qu’elle ne pourra apurer que par un passage à l’acte dont le lecteur sent confusément page après page qu’il va arriver. « J’ai toujours peur quand je vais dans ma chambre ». Les rapports de force se nourrissent du silence qui ne sera jamais rompu.

Impossible de lâcher la bride au tumulte qui gronde en elle. Elle tombe et se relève : burn out et nouvelle émission télé. Aucun déni chez Gabrielle, mais des choix qui disent ce qu’elle a vécu.

Quand son chemin rencontre à nouveau celui du beau Patrick – et ses yeux marron toujours un peu séducteur, tout s’emballe : hasard, prophétie autoréalisatrice ou synchronicité ? Chacun sent bien que le temps ne va pas s’arrêter longtemps et que les personnages vont sortir de l’œil du cyclone, mais comment ?

D’autres lectures se feront de ce roman : sous la tension dramatique psychologique et derrière la fiction, le monde politique impitoyable de concurrences et de machisme, le monde pitoyable de coups bas, de circonscriptions à remporter et de partis qui s’entre-dévorent.

Mais chacun ne retient-il de ce qu’il lit que ce qui le porte à ouvrir ses propres démons ?

« Garde-corps », par Virginie Martin, Lemieux Éditeur, 176 pages, 15 euros.

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