Grande-Synthe, miroir des incohérences de l’État

Le camp de cabanons chauffés ouvert par MSF, avec l’aide de la mairie de Grande-Synthe, le 8 mars dernier. Denis Charlet/AFP

Entre les 7 et 9 mars derniers, plus d’un millier de personnes vivant en marge de la ville de Grande-Synthe (Nord-Pas-de-Calais-Picardie), dans la « jungle » du Basroch, désignée comme pire camp de réfugiés en France, ont déménagé vers le nouveau camp de la Linière. Celui-ci a été mis en place par Médecins Sans Frontières (MSF), en partenariat avec la mairie de Grande-Synthe.

Ce camp, qui a vocation à accueillir 1 500 à 2 000 personnes, a été financé principalement par MSF. Cette association a dépensé 2,6 millions d’euros pour sa construction, avec une contribution de 500 000 euros débloquée par la mairie. L’installation des personnes exilées – en majorité des Kurdes d’Irak – dans 375 cabanons en bois chauffés s’est faite dans la douceur, et le consentement.

Mais, depuis, le maire de Grande-Synthe, Damien Carême (EELV), fait face à de réelles difficultés. Refusant d’entériner la présence d’un camp humanitaire sur le territoire français, l’État lui demande de le sécuriser et de le mettre « aux normes » des sites recevant du public, tel que les campings. Une exigence jugée irréaliste par MSF. Le maire a donc engagé sa responsabilité pénale en permettant cette ouverture.

Douze personnes dans 14 mètres carrés

À une quarantaine de kilomètres de là, l’État a poursuivi, à grand renfort de bulldozers et de CRS, le démantèlement de la zone sud de la « jungle » de Calais. Pour les plus de 3 000 migrants qui y vivaient, peu de solutions sont offertes. On leur propose de prendre des bus qui les disperseront aux quatre coins du pays dans la perspective d’une demande d’asile dont l’issue est pour beaucoup aléatoire, ou bien de déménager vers le fraîchement bâti « Centre d’accueil provisoire » (CAP) de Calais.

Qualifié de « camp de la honte » par des associations et journalistes présents à Calais, ce nouveau lieu constitué de conteneurs est entouré d’une barrière barbelée et placé sous vidéosurveillance. Il est accessible sous réserve de contrôle biométrique. Les conteneurs de 14m2 ont vocation à héberger chacun 12 personnes qui n’y trouveront ni eau, ni salle de bain, ni coin pour cuisiner.

Sa construction a coûté à l’État français quelque 18 millions d’euros, mais peu de réfugiés se sont portés volontaires à y emménager, préférant en grande majorité se déplacer vers la zone nord de la « jungle », malgré l’insalubrité et la surpopulation.

Sur place, les journalistes soulignent le contraste opposant ces méthodes – celle de MSF et celle de l’État – qui visent toutes deux à vider et fermer des « jungles », ces camps informels qui ont vu le jour dans le Nord et le Pas-de-Calais à la suite de la destruction du centre de Sangatte en 2002. Reflétant des approches et des éthiques de l’accueil radicalement différentes – l’une est basée sur le tout sécuritaire et l’usage de la force, l’autre centrée sur un réflexe humanitaire de mise à l’abri des plus vulnérables –, elles débouchent pourtant toutes deux sur la création de camps. Ces derniers apparaissent aujourd’hui comme seul horizon possible pour l’accueil des exilés en France.

Le bras de fer perdu par l’État

À la mi-février, huit associations présentes à Calais, parmi lesquelles Emmaüs France, la Cimade ou encore Médecins du monde, ont publié une lettre ouverte à Bernard Cazeneuve dans laquelle elles expriment leur « profonde opposition » à la destruction de la « jungle ». Dans le même temps, elles rappellent que l’installation sur cet emplacement a été insufflée par l’État lui-même, qui avait déplacé des milliers de personnes vers la « nouvelle jungle » moins d’un an auparavant. Enfin, les associations signalaient que le nouveau CAP ne constitue pas une alternative réelle, dans la mesure où il apparaît « sous-dimensionné » et nécessite de fortes « améliorations en termes de respect de l’intimité des personnes et des conditions de vie ».

La préfecture tente alors de redorer son blason en invitant des journalistes à visiter le CAP, présenté sous un jour positif. Mais la comparaison avec le camp ouvert par MSF à Grande-Synthe, salué comme fournissant aux exilés des conditions de vie dignes, joue grandement en sa défaveur. Ce bras de fer sur le terrain de l’image, que l’État a perdu, a contribué à sa propre hostilité envers le projet de Damien Carême et MSF qui a vu le jour à Grande-Synthe.

Alors que l’État fait montre une nouvelle fois de l’incohérence d’une politique purement réactive et répressive déployée à Calais depuis les années 1990, détruisant depuis le 29 février la « nouvelle jungle » dont il avait lui-même encouragé la création, le maire d’une commune voisine (Grande-Synthe) propose donc une solution axée sur les besoins des personnes exilées. Il encourage, du même coup, une réflexion sur le long terme concernant la situation migratoire dans le Calaisis.

Perte de contrôle face aux mobilités

Cette opposition de l’État révèle, avant tout, sa perte de contrôle face aux mobilités et aux formes d’organisation des personnes migrantes. Une perte de contrôle d’autant plus frappante que sa capacité à gouverner les vies et corps étrangers sur son territoire et à ses frontières est considérée comme faisant partie intégrante de sa souveraineté.

L’ouverture de squats par des exilés, qui précède la mise en place de la nouvelle jungle, était jugée insupportable pour l’État en ce sens qu’elle reflétait la possibilité d’une forme d’autonomie inacceptable à ses yeux. De même, le développement de lieux de vie dans la nouvelle jungle – des commerces, des écoles ou encore des lieux de culte – laissait présager l’émergence d’une subjectivité politique et sociale des exilés que l’État entrave systématiquement à travers des stratégies de répression et de dispersion.

Les réfugiés emménagent dans le nouveau camp financé par MSF. François Lo Presti/AFP

L’ouverture du CAP ultra-sécuritaire illustre, elle aussi, la volonté de neutralisation de toute forme de sociabilité et d’organisation spontanée par le biais d’une spatialisation quasi carcérale. Ce centre ne propose en effet pratiquement aucun espace de rencontre ni d’échange.

L’enjeu de l’autonomisation

À l’inverse, la philosophie d’accueil du nouveau camp de Grande-Synthe se manifeste en une organisation de l’espace très contrastée. Les cabanons peuvent être modifiés au gré des désirs de leurs habitants. Les entrées et sorties du camp sont libres. À l’entrée, un grand hangar fait office de lieu de rencontre et de discussion.

Les cinq zones constituant le camp présentent toutes des espaces et des lieux de vie partagés. Pour Michaël Neuman (MSF), ce lieu ne sera « que ce que les résidents en feront ensemble ». Michel Janssens (également de MSF) explique que « l’autonomisation » des personnes est un enjeu central de la conception du camp.

Et pourtant, la Linière reste bien un camp. Comme le souligne Michaël Neuman, la question de l’avenir du lieu reste posée : il s’agit d’un dispositif de mise à l’abri dans l’urgence, avec le minimum requis d’humanité et de dignité qui font défaut au camp de conteneurs de Calais.

Si la spatialisation d’une philosophie humanitaire plutôt que sécuritaire a permis la mise en place d’un lieu de vie décent, où les personnes ont la possibilité de s’autonomiser davantage, il n’en demeure pas moins que le modèle du camp repose sur une volonté d’isoler et de séparer les personnes. Ainsi l’entrée de la Linière est située loin du centre-ville, à proximité d’une bretelle d’autoroute.

Lors de la phase de conception du projet, l’idée de développer des relations de proximité avec la ville avait été évoquée. Une réflexion urbaniste importante, souligne Michaël Neuman, mais qui demeure aujourd’hui « de l’ordre de la fantaisie ». Pas question non plus que des écoles publiques soient ouvertes dans le camp – ce qui pose la question de la prise en charge des quelque 200 enfants qui y sont installés avec leur famille. Les associations présentes tentent de pallier ce manque en organisant des centres de loisirs et des activités destinées aux plus jeunes.

Le modèle de la Linière

La mise en place de camps révèle in fine une approche répressive et logistique visant au gouvernement des personnes et de leur mouvement. Elle est également sous-tendue par la commodité que le camp présente pour les structures humanitaires, qui placent souvent la convivialité et la vie sociale au second plan.

Dans le contexte politique actuel, la création du camp de la Linière apparaît malgré tout comme une étape positive, une piste éventuellement à suivre pour assurer une protection de base aux exilés sur le territoire français. Le modèle d’une alliance locale, circonstancielle et opérationnelle entre élus municipaux et organisations humanitaires pourrait ainsi être exploré ailleurs. La philosophie d’autonomisation des personnes encouragée par MSF et manifeste dans une spatialisation permettant des rencontres et des temps de vie partagés est également à saluer.

Tant que le régime des frontières de la France et de l’Union européenne produira des lieux où des centaines, voire des milliers de personnes sont immobilisées dans des conditions de grande précarité en cours de trajet, la construction d’abris proposant au minimum les conditions de Grande-Synthe sera nécessaire.