Hillary Clinton et la « carte-femmes »

Hillary a un problème, les femmes. John Sommers II/AFP

Le 8 novembre on célébrera peut-être la première femme présidente dans toute l’histoire des États-Unis. La portée historique de cette élection n’a échappé à personne. Et pourtant, il y a un revers inattendu à cette médaille, qui empêche les plus fervents supporters d’Hillary de tomber dans l’enthousiasme : les femmes ne l’aiment pas.

Un rejet profond et durable

C’est la candidature de Bernie Sanders qui a mis en évidence ce problème : alors qu’il accumulait des victoires, les analyses ont rapidement indiqué que ces succès étaient surtout dus à l’électorat féminin, en particulier les jeunes femmes entre 17 et 29 ans. L’incendie s’est déclaré dès le début de la campagne : dans le New Hampshire, 54 % des femmes ont préféré le vieux sénateur et… 82 % des femmes de moins de 30 ans ont fait ce même choix. Scrutin après scrutin, ce phénomène s’est amplifié et la tendance ne s’est jamais retournée.

Alors que le processus de sélection touche à sa fin et qu’il ne fait quasiment plus aucun doute qu’Hillary sera donc effectivement la première candidate à ce poste, on aurait pu s’attendre à un report assez automatique des intentions de vote. Or un sondage vient à nouveau refroidir les troupes : 58 % des femmes déclarent qu’elles n’aiment pas Hillary Clinton. Le plus inquiétant pour la candidate se cache derrière les chiffres : le rejet semble profond, durable et très largement partagé, partout dans le pays :

  • Son taux de popularité n’est pas meilleur dans une région plutôt qu’une autre : 53 % ne l’aiment pas à l’Est, 62 % dans le Midwest, 60 % dans le Sud et 54 % à l’Ouest.

  • Son problème est particulièrement préoccupant auprès des femmes blanches (65 %) et des Hispaniques (56 %).

  • La désaffection touche toutes les classes d’âge atteignant 58 % d’opinions défavorables parmi les jeunes, mais également jusqu’à 60 % chez les plus âgées (au-dessus de 55 ans) !

  • Riches ou pauvres, cela ne change rien : 56 % de rejet pour celles qui gagnent moins de 60 000 dollars et 61 % pour celles qui gagnent plus. Les femmes qui travaillent ne l’aiment pas davantage (à 59 %) que celles qui sont retraitées (51 %). Seules les femmes qui restent au foyer sont moins sévères, sans être d’un avis contraire cependant (46 % défavorables contre 42 %).

  • Même une étude d’après la religion ne permet pas à la candidate de dégager une base solide : les protestantes avouent un avis défavorable à 63 %, avec un taux qui montent à 66 % parmi les évangéliques et les catholiques se détournent d’elle à 59 %.

En réalité, les supportrices de l’ancienne Secrétaire d’État ne sont majoritaires que dans quelques segments très réduits : les juives, qui lui sont favorables à 54 %, celles qui sont engagées politiquement au sein du Parti démocrate (71 % sont de son côté) et surtout les Afro-Américaines (86 % la soutiennent).

Le plus grave cependant est peut-être ailleurs : pour Reuters, il n’y a que 7 % des électeurs qui ont déjà décidé à ce jour pour qui ils voteront en novembre, soit 9 millions sur les 235 millions qui ont le droit de vote. Et, à un peu plus de cinq mois de l’élection, 62 % des électeurs indécis sont des femmes. Or, ces femmes qui n’ont toujours pas fait de choix ont une opinion défavorable d’Hillary Clinton à 82 %.

« Une place en enfer.. »

La candidature Clinton souffre d’une hésitation évidente dans le positionnement. Lors de son dernier passage à Paris une de ses conseillères, Tracy Sefl, confirmait que la stratégie du genre n’avait finalement pas été privilégiée, « _peut-être parce qu’elle est trop évidente _ », disait-elle. Tout le monde s’imaginait que la jeune génération allait finir le travail de leurs mères, voire de leurs grand-mères, en brisant enfin ce plafond de verre qu’elles portent toutes collectivement sur leurs épaules. Pourquoi en aurait-il été autrement ?

Hillary Clinton, populaire surtout… chez les femmes du Parti démocrate. Karen Murphy/Flickr, CC BY-ND

Car aucune femme n’a jamais été présidente ou n’a même réussi à être choisie comme candidate par un des deux grands partis. Pour la plupart des féministes « historiques » – la génération qui s’est battue pour la libération de la femme, pour le droit à l’avortement, pour la pilule, pour l’émancipation au travail, pour des droits égaux pour le respect de leur personne –, elles allaient donc vivre un moment très particulier de leur existence. Fini de se contenter de réunions ou de meeting passés à citer The Feminine Mystique : tout allait enfin pouvoir être réalisé, dès lors que l’une d’entre elles aurait pris les rênes du pouvoir !

Mais quand les premiers résultats des primaires sont tombés, certaines ont eu du mal à cacher leur désarroi : « _Il y a une place en enfer pour celles qui ne soutiennent pas Hillary _ », avait alors lâché Madeleine Albright, incrédule, avant d’être obligée de s’excuser publiquement face à une réaction très hostile.

Un flottement de plus en plus inquiétant s’est alors installé au sein de la campagne Clinton et la stratégie précédemment définie a volé en éclats : « _je suis une fille, une épouse, une mère et une grand-mère _ » répétait Hillary avant la campagne et dans les premiers mois de pré-campagne. Mais il était également question de beaucoup d’autres sujets, de la maternité à l’éducation, pour coller au quotidien des femmes de la classe moyenne, en imaginant un futur différent comprenant un congé maternité payé, des gardes d’enfants facilités ou une école égalitaire et de bonne qualité.

Bernie Sanders, un discours jugé plus précis par l’électorat féminin. 350 Vermont/Flickr, CC BY-NC-SA

Le discours de Bernie Sanders a cependant été plus précis et plus efficace, s’adressant aux difficultés financières immédiates auxquelles les femmes sont confrontées, liées aux droits universitaires pour les plus jeunes, au coût social de la santé, mal remboursé ou pas pris en charge du tout, à l’insupportable enrichissement d’un petit nombre face aux difficultés du plus grand nombre : les jeunes femmes n’ont pas centré leurs revendications sur elles-mêmes uniquement mais ont demandé un changement plus profond dans la société, changement qui doivent concerner tout le monde, quel que soit son sexe.

Une bonne étoile nommée Donald Trump

Dans un tel contexte on pourrait craindre le pire pour la suite de la campagne et l’entrée dans la confrontation générale, face au camp d’en face. Peut-être y a-t-il cependant une bonne étoile au-dessus de la tête d’Hillary Clinton puisque celui qui sort en tête de la primaire républicaine – et contre toute attente – est donc Donald Trump.

Steven Shepard a écrit un article qui fait date sur la situation des électrices vis-à-vis de Donald Trump. Il démontre, à partir d’une série de sondages, que les scores de l’homme d’affaires font du rase-mottes, quelle que soit l’étude que l’on prend. Fox News, l’université Quinnipiac, NBC News, le Wall Street Journal, CNN, ORC, ABC, le _Washington Post, tous les sondages indiquent la même chose : Donald Trump devra mener une campagne vigoureuse en direction des femmes s’il ne veut pas être balayé.

Donald Trump, le meilleur atout pour Hillary vis-à-vis des femmes. Gage Skidmore/Flickr, CC BY-SA

C’est bien simple : si on prend tous les chiffres précédemment énumérés pour Hillary Clinton, il fait pire partout. Les spécialistes qui analysent les élections sont sur ce point à peu près tous d’accord : ce sera un choix par défaut entre deux candidats qui sont ceux que le public détestait le plus. À cette date, les sondages ne veulent pas dire grand-chose, sinon pour donner une tendance. Ils indiquent que Clinton face à Trump l’emporterait auprès de 6 femmes sur 10.

Les équipes qui entourent les candidats feront tout pour gommer les différences et on peut s’attendre à ce que le choix du vice-président qui accompagnera Trump servira à calmer la colère des femmes à son encontre. Déjà, il a attaqué Hillary Clinton sur « la carte-femme », répétant que sans cet atout, elle n’aurait pas fait plus de 5 % dans les primaires. On comprend que tout reposera sur une campagne qui sera très rude, avec des attaques très frontales de part et d’autre, et dont les femmes seront les témoins privilégiées : elles devraient être les plus courtisées. Nous sommes à l’âge de la télé-réalité et de la communication et Donald Trump a démontré qu’il est un maître dans ce domaine.

Les femmes n’ayant pas de favori, et comme elles forment plus de la moitié du corps électoral, il n’est pas impossible que cette élection se joue donc sur un coup de poker, un événement de la campagne qui reste à venir et qui marquera les esprits, comme la forte présence d’un JFK face à Richard Nixon lors de leur débat télévisé, la performance devant les caméras de l’acteur Ronald Reagan face à Jimmy Carter ou celle d’Arnold Schwarzenegger, qui brilla à la télévision lors de la campagne pour le poste de gouverneur en Californie.

Le premier débat entre les deux candidats sera à surveiller et battra peut-être tous les records d’audience. Ce n’est peut-être pas le plus populaire qui gagnera mais celui qui saura gommer mieux que l’autre son impopularité. Effectivement, cette élection sera historique, et pas que pour « la carte femme ».