« Inde propre », un pari sanitaire à haut risque politique

Le Premier ministre Narendra Modi en pleine promotion de son plan « Inde propre ». EPA

Si en Occident les toilettes font partie du décor, en Inde, où vit plus de 1,2 milliard de personnes, près de la moitié de la population n’a pas accès ou n’utilise pas les WC. Cela représente environ 600 millions de personnes ou 120 millions de foyers. Un immense défi sanitaire que le premier ministre Narendra Modi a pris à bras le corps. Sa campagne Swachh Bharat !, « Inde propre », a pour objectif de construire 100 millions de toilettes privées et 500 000 publiques d’ici à 2019.

Dix-neuf mois se sont écoulés depuis le lancement – le 2 octobre 2014 – de ce programme, calé sur la date du 145e anniversaire de la naissance de Gandhi ; ce dernier était un fervent défenseur de l’hygiène publique. « Inde propre » devrait s’achever en 2019, année où se tiendront des élections générales.

Depuis octobre 2014, des dizaines de millions de roupies ont été consacrées à ce projet et près de 20 millions de dollars ont été investis dans la seule publicité au cours des six premiers mois du programme. L’implication du premier ministre et les sommes dépensées ont donné à cette question de la santé et de l’hygiène publique une importance inédite en Inde.

Modi parviendra-t-il à garantir l’hygiène pour tous ?

Un défi sanitaire

Aux yeux de nombreuses personnes, de Gandhi dans les années 1920 aux touristes étrangers de 2016, l’Inde a été le théâtre de très nombreuses pratiques peu hygiéniques. « Dans mes pérégrinations, écrit Gandhi dans Jeune Inde en 1925, rien ne m’a plus attristé que de voir l’absence d’hygiène qui touche notre pays. »

À l’heure actuelle, alors que la classe moyenne se développe et que des Indiens expatriés habitués à certains standards de propreté vont et viennent, la pression pour faire évoluer la situation se fait de plus en plus forte.

On estime que l’Inde collecte entre 55 et 70 millions de tonnes de déchets chaque année. Aux États-Unis, où la population ne représente qu’un quart de celle de l’Inde, on en récolte trois fois plus, soit environ 250 millions de tonnes. Et à mesure que le pays connaît une croissance économique, la hausse potentielle de la production de déchets constitue une menace qu’« Inde propre » tente de contenir.

Cette campagne veut aussi mettre fin à des effets bien connus : faire ses besoins n’importe où, que ce soit en ville ou à la campagne, porte préjudice à la santé publique et conduit à des retards de croissance au niveau physique et mental chez les enfants. Dans ce domaine, l’Inde se classe juste derrière les pays d’Afrique sub-saharienne et le Bangladesh voisin.

Il y a deux causes majeures aux difficultés que rencontre l’Inde dans son combat pour davantage d’hygiène publique. Et ces raisons sont bien différentes de celles relatives aux expériences d’urbanisation que l’Europe et l’Amérique du Nord ont connue au XIXe et XXe siècles.

La première particularité tient tout simplement au volume de déchets et au peu d’espace disponible pour les traiter. La densité de population en Inde est de 370 personnes au m2, contre 150 en Chine. Quels que soient les déchets que vous traitez, il faut de l’espace – pour faire du compost, produire du biogaz, mettre en décharge, trier, recycler ou encore incinérer. Il n’existe aucun endroit où autant de personnes produisent des déchets avec si peu d’espace pour s’en occuper.

La seconde difficulté concerne le phénomène des castes et les pratiques qui lui sont liées. 15 % des Indiens sont des Dalits (des « castes répertoriées » dans le langage officiel, autrefois appelées « intouchables »). Pour des générations de Dalits, s’occuper des déchets a constitué une vocation. Pour le chercheur Sonal Sharma, « de nombreuses études locales montrent que les travailleurs non-Dalits répugnent à nettoyer les toilettes et que ceux qui s’en chargent appartiennent le plus souvent à des castes inférieures ». Une large majorité de personnes relevant de castes supérieures sont dégoûtées à l’idée d’un quelconque contact avec des déchets.

Robin Jeffrey sur la propreté en Inde.

Des opportunités et des risques

Le travail depuis plusieurs décennies de militants et de certains ingénieurs spécialisés va dans le sens du plan « Inde propre ». Et les règles pour la gestion des déchets établies par la Cour suprême du pays en 2000 constituent d’autre part un excellent guide : les gouvernements locaux qui en dévient risquent de s’attirer les foudres de la plus haute juridiction du pays.

Ces règles définissent en détail la manière de mettre en place des systèmes de collectes et de traitement. Elles découragent la manipulation directe des déchets et restreint la mise en décharge aux déchets non biodégradables et inertes. Ces standards très ambitieux sont toutefois souvent hors de portée des gouvernements locaux et demeurent des objectifs lointains.

Dans certains lieux, gouvernements locaux, organisations non-gouvernementales et certaines entreprises ont réalisé des progrès remarquables au niveau du nettoyage des quartiers, de la réutilisation et du recyclage des matériaux et de l’entretien des toilettes publiques. Il est donc peu probable que le manque de financements publics ou la réputation du premier ministre soient ici en jeu.

Le revenu par foyer ne constitue en effet pas un obstacle. Sur les 120 millions de foyers dépourvus de toilettes, un pourcentage important aurait très bien pu en faire l’acquisition depuis longtemps. Il s’agit aussi d’une question culturelle.

Il y a également un problème d’autorité. Les gouvernements locaux, responsables de l’hygiène publique, sont démunis juridiquement, financièrement et administrativement. Pour les fonctionnaires, servir dans une administration locale n’est pas prestigieux et les salaires sont modestes. Les gouvernements locaux ont d’autre part du mal à collecter l’impôt et rencontrent des difficultés pour établir des sites de gestion des déchets.

Mais il serait injuste de balayer d’un revers de main le programme « Inde propre ». Car le pays peut surprendre, comme ce fut le cas avec l’interdiction du tabac. Il y a quelques années, le tabac était partout ; aujourd’hui, certains États sont devenus majoritairement non-fumeurs. D’autres ont accompli un travail remarquable pour tenter d’éliminer les sacs en plastique. Et le réseau du métro de Delhi a été achevé dans les délais, sans dépasser le budget, et dessert aujourd’hui la ville efficacement.

Le programme « Inde propre » bénéficie d’un soutien jamais vu de la part d’un premier ministre. Mais il demeure un pari risqué : si la propreté n’est pas au rendez-vous en 2019, un tel échec servira à n’en pas douter aux intérêts des partis d’opposition.

This article was originally published in English