La Chine vise la suprématie en Eurasie et croit en un nouvel âge d’or

La Chine place son commerce en Europe. Wojciech Pacewicz/EPA

La Chine a fait beaucoup ces derniers temps pour renforcer son influence dans la sphère maritime, en particulier dans la mer de Chine méridionale. Cependant, il semble que le reste du monde n’a que récemment commencé à apercevoir ce que la Chine accomplit sur le plan terrestre.

L’influence croissante de la Chine dans le reste de l’Asie et du monde se manifeste sous la forme du projet gigantesque « Une région, une route » (one belt, one road). C’est un vaste programme politique et économique visant à développer les infrastructures et à transformer les relations de la Chine avec ses voisins asiatiques et avec le monde entier.

Ce projet a atteint, il y a peu, les rives de la Grande-Bretagne avec l’arrivée du train qui était parti de la ville chinoise de Yiwu et portait le nom symbolique « Vent de l’Est ». Ce train transportait des marchandises chinoises destinées aux marchés occidentaux. Il semble qu’un demi-siècle plus tard, l’idée de Mao que « le vent d’Est dominera le vent d’Ouest » est finalement en train de se matérialiser.

Lutte d’influence

Bien que le but du projet soit principalement économique, il comporte aussi un aspect stratégique qui devrait être pris en considération. Les manœuvres géopolitiques de la Chine se basent sur la politique de grandes puissances du siècle précédent, qui a refait surface en Asie. Alors que la vision du philosophe Alexandre Douguine baptisée « eurasianisme » et centrée sur son propre pays est en vogue en Russie, que l’administration de Trump flirte avec l’isolationnisme et que l’incertitude internationale a atteint de nouveaux sommets, la réalisation de ce projet devient encore plus impérative pour Pékin.

L’objectif du projet « Une région, une route » est de connecter le commerce chinois avec les marchés européens par voies ferroviaires (projet de la Région économique de la Route de la Soie, parfois appelé la nouvelle route de la Soie), et par voies maritimes (projet de la Route de la Soie maritime).

L’ampleur de ce projet peut être considérée comme une manifestation des ambitions mondiales de Pékin, mentionnées par le dirigeant chinois Xi Jinping lors du Forum économique mondial de janvier 2017 à Davos. Compte tenu des événements récents – en particulier du retrait des États-Unis de l’accord du Partenariat transpacifique – la Chine a ainsi l’occasion de retrouver le rôle qu’elle avait joué autrefois en Asie et dans une région encore plus vaste. Elle renoue ainsi avec l’idée qui a dominé la politique du XXe siècle : la lutte pour accroître son influence en Eurasie.

Aller à l’Ouest

Au cours du XXe siècle, l’Eurasie jouait un rôle primordial dans les stratégies géopolitiques. Pendant la période de la Guerre froide, cette région a souvent été le centre de l’attention des superpuissances. Zbigniew Brzezinski la considérait comme Le Grand Échiquier et préconisait de placer la région dans l’orbite des États-Unis afin d’empêcher l’émergence d’un danger potentiel. Traditionnellement, cette notion était largement liée à la Russie et à l’Union soviétique, mais après l’effondrement de l’URSS, la Chine est devenue de plus en plus active dans son ancienne sphère d’influence.

Aujourd’hui, la Chine a pleinement rejoint les rangs d’autres maîtres potentiels de l’Eurasie, ce groupe d’États dépendant des voies terrestres et non maritimes. Au tournant du XXe siècle, Halford J. Mackinder, académicien et homme politique britannique, dans son article intitulé The Geographical Pivot History avertissait les dirigeants de l’Empire britannique qu’ils étaient trop dépendants des voies maritimes face au rail – ce qui renforçait le pouvoir des puissances telles que l’Allemagne et la Russie. Ces deux puissances constituaient une menace pour l’hégémonie britannique.

La théorie de Mackinder a influencé aussi bien les stratèges allemands qu’américains pendant une grande partie du XXe siècle : les nazis ont développé leur politique « d’espace vital » pour les Allemands résidant dans les pays situés à l’Est, alors qu’au cours de la Guerre froide la politique étrangère américaine visait à circonscrire l’Union soviétique dans sa sphère d’influence. Cette époque est passée, mais aujourd’hui la vision de Mackinder se manifeste dans les jeux de pouvoir des dirigeants chinois.

La Chine, championne du libre-échange

En accord avec la théorie de Mackinder, la Chine développe les voies ferroviaires afin de diminuer la pression stratégique sur les voies maritimes – une mesure cruciale en tenant compte de la crise dans la mer de Chine méridionale. Rex Tillerson, Secrétaire d’État au sein de l’administration Trump, a menacé de bloquer les voies commerciales chinoises si les activités de la Chine en dans cette zone maritime allaient trop loin. L’existence des voies ferroviaires permettant d’acheminer les marchandises chinoises en Occident représente un excellent moyen de rendre cette tactique américaine inefficace.

La réalisation du projet « Une région, une route » place la Chine en tant que superpuissance assurant le libre-échange au niveau mondial face à l’isolationnisme et au protectionnisme américains. La rhétorique de l’âge d’or de la Chine est de retour, et les objectifs de ce pays sont plus ambitieux que jamais.

This article was originally published in English