La chute de la maison Duflot

Cécile Duflot et Yannick Jadot, en septembre 2016. Nicolas Tucat/AFP

La sévère élimination de Cécile Duflot au premier tour de la primaire organisée par Europe Écologie–Les Verts (EELV) pour départager les candidats à l’élection présidentielle à venir a constitué une réelle surprise pour les observateurs. Jamais dans l’histoire des Verts un leader « historique » de la stature de Cécile Duflot n’avait été éliminé de façon aussi brutale. Qui plus est par des candidats de moindre notoriété pour les Verts : malgré leur indéniable passé de militants de l’écologie, ni Yannick Jadot ni Michèle Rivasi n’étaient considérés jusqu’ici comme des prétendants légitimes à la succession du rôle envié de candidat des Verts à la présidentielle. À l’issue du second tour de cette primaire le choix de Yannick Jadot par 54 % des votants semble confirmer le désir de renouvellement des adhérents et sympathisants du mouvement EELV.

Comment expliquer et la chute de la maison Duflotet le choix final des adhérents et sympathisants des Verts ? Et que nous révèlent ces évènements de l’état actuel du parti des Verts ?

Cécile Duflot a vraisemblablement été victime de deux réactions des adhérents et sympathisants Verts, la première motivée par son comportement de candidate potentielle à la présidentielle de 2017, la seconde par les aléas de l’alliance avec le Parti socialiste.

L’erreur de la candidate « naturelle »

Sur le premier point, tout d’abord, elle a commis l’erreur, grave dans le contexte culturel du parti des Verts, de se considérer comme candidate naturelle de son parti avant même que n’aient été discutées l’opportunité et les méthodes d’organisation d’une primaire au sein d’EELV. Dans ses déclarations publiques, il est apparu que Cécile Duflot estimait que, contrairement à la situation de la campagne présidentielle de 2012 où elle ne se sentait pas prête à assumer cette responsabilité, elle s’y était cette fois bien préparée. Elle ajoutait que l’organisation d’une primaire serait une erreur car cette procédure conduit inévitablement à des conflits violents entre candidats qui nuisent à l’image de l’écologie politique.

Personne ne contestera aujourd’hui que le déroulement d’une primaire, quel que soit le parti considéré, peut conduire à des débordements nuisibles pour le parti organisateur. Mais, pour un parti qui a – le premier – organisé de telles compétitions et qui se targue de « faire de la politique autrement », il est difficile d’y renoncer au seul motif de ces risques potentiels.

Le poison de l’alliance avec le PS

La seconde raison du vote qui a éliminé la candidature de Cécile Duflot est plus profonde : elle réside dans les jugements sur la politique d’alliance avec le PS adoptée par les Verts.

Au sein du gouvernement Jean-Marc Ayrault, le temps de l’alliance. ActuaLitté, CC BY-SA

Le déroulement du dernier congrès d’EELV, en juin 2016, a montré qu’il existe aujourd’hui deux attitudes quant à la question de l’alliance avec le PS. La première, très dominante dans le mouvement, consiste à condamner sévèrement cette alliance parce que le Parti socialiste n’aurait pas tenu ses engagements à l’égard de l’écologie, notamment en matière d’énergie nucléaire. La seconde, très minoritaire, admet cette critique, tout en déplorant que le refus de participer au gouvernement de Manuel Valls ait été décidé de façon trop brutale et sans réel débat au sein du mouvement.

Or, paradoxalement ces deux attitudes, relativement contradictoires, se rejoignent pour condamner Cécile Duflot. La première parce que détentrice du ministère du Logement, dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, elle a incarné de façon symbolique cette participation, aujourd’hui condamnée ; la seconde parce qu’elle est responsable de la sortie brutale de l’alliance avec le PS quand elle a personnellement refusé une éventuelle participation des Verts au gouvernement de Manuel Valls.

Deux anciens de Greenpeace

À l’issue de ce premier tour de la primaire d’EELV, le 19 octobre dernier, deux candidats sont restés en lice, Yannick Jadot et Michèle Rivasi. La similitude de leurs profils est frappante : tous deux anciens dirigeants de Greenpeace, tous deux candidats en tête de liste de l’élection européenne de 2009 qui a permis aux Verts de réaliser le meilleur score de leur histoire, proche de celui du Parti socialiste (16,3 % des suffrages exprimés contre 16,5 % pour le PS).

La très large victoire de Yannick Jadot (54,3 % des votants, 57,1 % des exprimés), au second tour, confirme le désir d’effacer symboliquement les souvenirs d’une période marquée par de graves dissensions au sein du mouvement des Verts. Elle annonce peut-être aussi un souhait d’élargissement de l’écologie politique au mouvement associatif dans la logique qui avait présidé à la fondation en 2009 d’« Europe Écologie–Les Verts ».

L’impensé des alliances

Dans l’euphorie d’une unité peut-être retrouvée, EELV se prépare donc à une élection présidentielle, puis à des élections législatives qui, en réalité, présentent bien des difficultés. La première réside dans la nécessité de recueillir les 500 parrainages dans des conditions plus difficiles que précédemment : la fâcherie avec le Parti socialiste ne facilitera évidemment pas l’obtention de ces signatures. Si ce premier obstacle est levé, il reste à EELV à prouver que l’écologie politique peut dépasser le seuil de ces quelques les 2 à 3 % qui ont souvent été le lot des écologistes. La relative « ouverture » que représente la candidature de Yannick Jadot peut être un atout pour relever ce modeste défi.

Yannick Jadot, et sa rivale malheureuse, Michèle Rivasi, le 7 novembre, à l’issue du second tour de la primaire. Alain Jocard/AFP

Quant aux élections législatives qui suivront, en l’absence, désormais, d’une alliance avec le PS, c’est-à-dire sans bénéficier de circonscriptions réservées à des candidatures vertes, il ne faut pas s’attendre à des miracles. Hors les rares cas de bastions des Verts (Noël Mamère, François de Rugy), il sera bien difficile aux candidats de franchir l’obstacle du premier tour puisque, en règle générale lors des élections législatives, leurs scores ont toujours été de l’ordre de 4 à 5 % des suffrages exprimés.

L’échec final de l’alliance avec le Parti socialiste a été un évènement traumatisant pour EELV d’abord parce qu’il contredit un choix stratégique assumé depuis le milieu des années 90, ensuite et surtout parce qu’il n’indique aucune perspective de réussite de l’écologie politique au niveau national et complique ses accès aux pouvoirs locaux. Rarement discutées, jamais officiellement déclinées, les conditions concrètes d’alliances qui permettraient à l’écologie politique d’accéder au pouvoir (local, national) demeurent un impensé fondamental du parti des Verts.