Rama et Sita dans la forêt Dandaka. Rajasthan, Kishangarh, XVIIIᵉ siècle., CC BY-NC-ND

La forêt, lieu symbolique et mythique des récits traditionnels indiens

À l’heure du changement climatique, le rôle vivifiant de la forêt suscite un regain d’intérêt. La mobilisation internationale pour sauver la forêt amazonienne a illustré une prise de conscience de l’importance de la forêt en tant que bien commun, dépositaire de la biodiversité sur Terre.

Dans l’Inde ancienne, la méditation dans la forêt a fait émerger des traités philosophiques, connus sous le nom d’« Upanishads ». Selon « Ashrama Upanishad », écrit qui fait partie d’Atharvaveda (le dernier des quatre textes sacrés de l’hindouisme), la vie humaine se décompose en quatre grandes étapes : la première est le « brahmacharyam », qui désigne le célibat, la deuxième connue sous le nom de « grahastham » correspond à la vie familiale, la troisième dite « vanaprastham » équivaut au moment de la retraite, avant que la personne atteigne la dernière étape, celle de « sanyasam », c’est-à-dire de la renonciation. De ces quatre phases, celle de la retraite doit se dérouler dans la forêt. Cette idée de la forêt comme lieu de retraite ou d’ermitage est présente dans les deux grandes épopées indiennes.

La forêt, lieu de création et de procréation

Division administrative de l’Inde. Wikipedia, CC BY-NC-ND

Pour les lecteurs aujourd’hui, les récits en forêt évoquent davantage Mowgli et la jungle de Kipling que les grandes épopées indiennes. Dans le récit-cadre du Mahabharata, les bois sont source de création littéraire. Ce texte est le poème le plus long du monde, écrit en sanskrit entre le Ve siècle avant l’ère chrétienne et le IIIe siècle de notre ère. Il narre la vie du clan Bharata, dont la mythologie est à la base de l’hindouisme. L’histoire se déroule dans la forêt de Naimisha, lieu sacré de l’hindouisme situé au bord de la rivière Gomati (dans l’actuel État de l’Uttar Pradesh, au nord-est du pays) où les sages se réunissent. Le sage Ugrasrava Sauti y récite l’épopée de Mahabharata d’un seul trait au sage Saunaka. Dans d’autres versions, c’est le sage Vyasa qui la dicte au dieu Ganesh, celui-ci faisant fonction de scribe.

L’épopée Mahabharata retrace l’histoire des cinq frères Pandava, nés dans la forêt de Hastinapura située sur la rive gauche du fleuve Gange. La légende raconte que leur père le roi Pandu, chassant dans les bois, blessa par inadvertance un couple de cerfs. Il découvrit alors que les deux animaux étaient en réalité le sage Kindama et son épouse, métamorphosés en bêtes afin de donner libre cours à leurs jeux amoureux en plein air.

Le sanctuaire de vie sauvage d’Hastinapura. T. Sujatha, CC BY-NC-ND

Le sage punit alors Pandu pour cette mauvaise action : désormais, il ne pourrait plus approcher aucune femme pour faire l’amour, au risque de mourir. Le roi comprit alors l’ampleur de sa faute : la violence envers les animaux est une violence envers les hommes et envers soi-même.

Pour avoir des enfants, son épouse Kunti dût alors invoquer des formules magiques reçues d’un sage. Par les dieux Dharma, Vayu et Indra, elle aura Yudhishtira, Bhima et Arjuna. De la même formule récitée par la deuxième épouse de Pandu devant Ashwini Kumaras (les dieux jumeaux du ciel – médecin des dieux et dieu des médecins) vont naître Nakula et Sahadeva. Cette forêt mythique de Hastinapura où a lieu la procréation divinement assistée se situe dans l’actuel État d’Uttar Pradesh. Depuis 1986, le gouvernement indien en a fait un sanctuaire pour la vie sauvage.

La forêt, lieu d’exil et de vie

La rivalité entre ces frères Pandava, fils de Pandu, et leurs cousins Kauravas est le moteur du récit principal du Mahabharata, qui se termine avec la grande guerre de Kurukshetra pour la succession du royaume de Kuru. Comme prélude à ce conflit qui dura dix-huit jours, Dieu Krishna enseigna à l’un des cinq frères la philosophie de la vie hindoue. Ces enseignements constituent le Bhagavad Gita, livre sacré de l’hindouisme.

Avant ce conflit final, les frères Pandava sont forcés à l’exil pendant treize années. Au cours de cette période, ils séjournent entre la forêt de Kamyaka – située au bord de la rivière Saraswathi en haut du désert de Thar, elle n’existe plus aujourd’hui – et celle voisine de Dvaita. À plusieurs reprises, la forêt de Kamyaka leur servira de lieu de repli : après s’être d’échappés d’un palais en flammes conçu pour les piéger, après avoir joué et perdu leur royaume aux jeux d’échecs contre leurs rivaux, une autre fois pour faire le rite d’Ashvamedha – sacrifice du cheval – afin de se proclamer empereurs… et enfin pour renoncer à la vie royale après avoir transmis leur royaume à leur héritier Parikshit, petit-fils d’Arjuna.

Reconstitution fictive de la ville d’Indraprastha. Jijithnr/Wikipédia, CC BY-NC-ND

Dans ces bois de Kamyaka, les frères Pandavas s’abritent, se nourrissent, se forment à la vie et à la guerre… et ce malgré l’isolement social, les conditions austères, et le danger qui les y guettent dans cette forêt remplie de démons.

Ce séjour dans la forêt ne sensibilise pas pour autant les frères Pandava à l’équilibre écologique. Lorsqu’Arjuna hérite la terre de la forêt de Khandava, il n’hésite pas à livrer une guerre féroce pour s’en accaparer, brûlant les arbres et tuant les animaux afin de construire la capitale Indraprastha – aujourd’hui quartier de la capitale indienne New Delhi. On comprend dès lors que la destruction de la forêt à des fins d’urbanisation n’est pas qu’un fait colonial.

Indraprastha historique. (Dharma Next).

La forêt, lieu de formation et de transformation

Quant au Ramayana, poème épique qui raconte la vie de Rama, septième des dix avatars (incarnations) de Vishnu, dieu protecteur de la trinité hindoue, il y décrit la forêt, les animaux et les êtres qui y habitent, et leur donne un rôle essentiel dans le déroulement du récit.

Lorsqu’il est jeune étudiant, Rama entre dans la forêt de Tataka – aujourd’hui située à Buxar dans l’État de Bihar, à l’est du pays – en compagnie de son gourou Vishvamithra. Dans ces bois qui abritent la démone Tataka qui terrorise les hommes, il rencontre Ahalya, une femme vertueuse métamorphosée en pierre.

Sous les traits de son mari, le Dieu Indra a violé la jeune femme. D’un simple toucher, Rama la ramène alors à la vie. Il tue également la démone de sa flèche, et recevra en récompense de son gourou des armes, et des formules magiques pour annuler leur pouvoir au cas où elles tomberaient dans des mauvaises mains. Comme dans le Mahabharata, la forêt sert ici de théâtre à l’entraînement à la guerre.

Renvoyé en exil par son père, qui a promis à sa deuxième épouse de faire accéder au trône son fils Bharata, Rama se rend avec son épouse Sita et son frère Lakshman dans la forêt Dandaka. Il y côtoie des hommes singes et des démons. Ce lieu (situé dans l’État de Chhattisgarh, centre-est de l’Inde) est le théâtre de la transformation physique et psychologique du personnage : son épouse Sita est enlevée, Rama doit traverser la mer et vaincre le roi à dix têtes Ravana pour la libérer.

Rama, Sita et Lakshmana en exil. Yorck Project (2002)

Lorsqu’il rentre au Royaume après la guerre avec le roi de Lanka, Sita se retire dans un ermitage éloigné car des rumeurs mettent en cause sa vertu. Elle donne naissance aux enfants jumeaux de Rama, qui grandissent sans connaître leur père. Les deux époux se retrouvent lorsque Rama vient accomplir le rite du sacrifice du cheval dans la forêt Naimisha. Mais Sita, délaissée et déçue depuis des années, refuse de revenir. La terre mère l’accueille alors en son sein. Ces bois situés près de Lucknow dans l’état d’Uttar Pradesh, demeurent aujourd’hui un lieu de mémoire sous la forme d’un temple dédié au Dieu Vishnu.

Les forêts tiennent donc une place centrale dans les mythes indiens et conservent des traces littéraires et géographiques. Elles attestent aussi bien de la résistance et de la résilience, que de la spoliation et de la destruction. En 2006, le gouvernement indien a voté une loi sur les droits des forêts – le Forest Rights Act. Bien qu’imparfaite, elle tâche de protéger les habitants de la forêt.

Source de nourriture, de bois, de plantes médicamenteuses et regorgeant de minéraux dans ses sous-sols, la forêt fait l’objet de convoitises. Les femmes tribales qui s’y rendent sont souvent harcelées par les officiers de la forêt qui contrôlent leurs allées et venues. Les jeunes quant à eux tentent de se l’approprier en participant à sa protection et sa régénération. L’espace de la forêt représente ainsi un espace transitionnel entre la préhistoire et l’histoire, entre le bien et le mal, entre rupture et continuité.