La glottophobie ou la langue comme outil de discrimination

Message indépendantiste en corse sur le mur d'une villa. Stephan Agostini/AFP

Quand, lors de sa prise de fonction en décembre 2015 de président de l’Assemblée territoriale de Corse, Jean-Guy Talamoni prononce son discours d’investiture en corse, Manuel Valls répondra : « Il n’y a qu’une seule langue dans la République, c’est le français ». Ce à quoi, par média interposé, Talamoni rétorquera : « La langue de la Corse, c’est le corse ».

« Acò m’agrado ! », la provençale locutrice passive que je suis a eu comme une réaction épidermique quand est arrivé à point nommé un ouvrage écrit par Philippe Blanchet pour éclairer le fait que cette mise en agenda de la question linguistique particulièrement sensible en France se réfère à notre histoire républicaine.

Elle renvoie à l’hégémonie de l’idéologie française du monolinguisme, idéologie elle-même issue d’une conception homogénéisante, voire ethnicisante de la France, de sa population et de ses liens sociaux.

Le professeur de sociolinguistique à l’université de Rennes 2, spécialiste de la diversité linguistique et culturelle dans le monde francophone vient en effet de publier un livre qui fera date, questionnant les discriminations linguistiques au moyen d’un concept la glottophobie. C’est-à-dire le mépris la haine, l’agression, le rejet de personnes, au regard de leur utilisation de formes linguistiques jugées comme inférieures ou incorrectes.

Non seulement ces discriminations fondées sur la langue existent bel et bien, mais elles sont fréquentes, peu décryptées et ont des conséquences lourdes.

Un point aveugle et des populations minorées

L’ouvrage de Philippe Blanchet, scientifiquement très informé des travaux en cours, est très aisé à lire : il décrypte notre déni collectif.

Les discriminations linguistiques sont des…discriminations, mais elles sont souvent ignorées, niées, passées sous silence. En France même, d’un point de vue légal, elles n’existent pas et sont donc de fait autorisées….

Il ne faut pas oublier que l’unification linguistique est un pilier central de la construction stato-nationale française. Cette sacralisation du monolinguisme de la langue française, cette exclusion de toute autre langue et de toute pluralité linguistique est l’un de nos fondements idéologiques-clés.

La langue de la République est le français dit l’article 2 de la constitution de 1958 et cette formulation est rarissime dans le monde, d’autant que la plupart des pays ont plusieurs langues officielles/nationales et officielles/locales. « La formulation de la constitution française actuelle est particulièrement discriminante puisqu’en ne précisant pas de « langue officielle » ni « République française », elle postule que le français est la seule langue possible (…) et que la modalité de vie sociopolitique, « république », exige l’usage du français uniquement », écrit le sociologue.

Les langues sont des moyens et des enjeux de domination et de pouvoir sacrément efficaces car elles passent inaperçues, intégrées à nos fonctionnements normaux. Nous postulons donc qu’il faut maîtriser une langue commune pour faire société et c’est un mythe, car aucune langue ne peut se domestiquer dans un usage standard en ce que la vie naît de la diversité… Le partage engendre la diversification des langues.

Des violences symboliques et des souffrances

Cette glottophobie a ses agents dont l’école est au centre. L’auteur décrypte toute une série d’illustrations de pratiques discriminantes dans notre quotidien. Les exemples de glottophobie ordinaire abondent et il nous faut les questionner…

Deux exemples parmi la multiplicité des cas que Blanchet nous relate donnent à penser. Le premier relate un dialogue empris de violence symbolique ordinaire d’abord dans une école primaire, entre un professeur d’école et un élève primo-arrivant dans une classe d’accueil. Quand le professeur lui demande comment il se nomme, l’élève dit « Ahmed », prononçant le H et le professeur de lui répondre : « En France on ne prononce pas les H ! Tu t’appelles Amed, répète Amed » et l’enfant pleure.

Le deuxième exemple est un exemple de discrimination institutionnelle ensuite. Les conjoints étrangers de Français ou d’étrangers vivants en France ne peuvent ainsi obtenir de visa ou de carte de résident pour accompagner ou rejoindre leur conjoint et pour vivre en France avec leur conjoint et leurs enfants(s) qu’à condition de faire la preuve d’une connaissance suffisante de la langue française..

Les règles officielles peuvent donc interdire à un couple ou à des parents et des enfants de vivre ensemble, si l’un des parents ne connaît pas suffisamment le français ! On discrimine le droit à la vie commune en fonction des compétences linguistiques, alors que ce n’est pas appliqué aux ressortissants de l’Union européenne ou d’Amérique du Nord !

Combattre la glottophobie : oui, mais comment ?

Philippe Blanchet ne se borne pas à analyser l’hégémonie du monolinguisme français, et de toutes les politiques monolingues et les standardisations normatives qui assoient le pouvoir de certains et engendrent des exclusions, des inégalités, et reproduit un certain ordre social.

Mais il propose des pistes et des principes pour combattre la glottophobie qu’il nous faut ouvrir questionner. Car il n’y a pas de langue pure.

Un autre monde linguistique est possible, un monde où l’on adapterait les langues aux humains plutôt que les humains aux langues, un monde humaniste, plus juste, équitable et hospitalier…