La mode, cette industrie richissime fondée sur le travail gratuit

Le styliste Keiren Street en coulisses avec un mannequin pourle défilé McCALL à New York le 10 février. Combien de ‘créatifs’ ont-ils réellement été payés sur ce travail? Images for alice McCALL /AFP Monica Schipper / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AF

La Fashion Week vient de se terminer à Paris. Top models, stars de cinéma et acheteuses millionnaires ont dévoilé les dernières pièces « it » du moment tandis qu’une foule de « fashionistas » plus glamours les uns que les autres se sont agglutinés aux portes des défilés, smartphones prêts à dégainer.

Ces derniers se tiennent parfois à huis clos, d’autres dans des espaces publics privatisés pour l’occasion, où n’assisteront que quelques « happy few » triés sur le volet, comme pour le défilé Yves Saint-Laurent : la maison avait en effet reservé les fontaines du Trocadéro pour 400 000 euros.

Secret, exclusivité, exceptionnalité, mais aussi précarité, burn-out et travail gratuit sont au cœur de cette industrie évaluée à plusieurs centaines de milliards d’euros en France. Giulia Mensitieri en dévoile les rouages dans son ouvrage Le plus beau métier du monde, dans les coulisses de la mode, récemment paru aux éditions La découverte et dont The Conversation France publie le prologue.


Paris, avril 2012

Mia (nom fictif) me donne rendez-vous Chez Jeannette, un bar du Xe arrondissement de Paris fréquenté par les travailleurs de la mode. Elle est en train de boire un verre avec Sebastiàn, directeur d’un magazine de mode indépendant très « pointu ». Lorsque j’arrive, Sebastiàn, vêtu d’habits noirs à la coupe insolite, me scrute de la tête aux pieds. Mia, pochette Prada, jeans, pull à capuche et chaussures Chanel, se lâche :

« J’ai pleuré tout le week-end. Jeudi, j’ai travaillé avec les clients de Derloge [nom fictif d’une franchise de coiffure très connue] et la pression était très forte. Après je suis rentrée à la maison et il y avait le vide, le sale, pas d’argent pour le loyer, les salaires qui n’arrivent pas, les dettes… Je n’ai même pas d’argent pour me payer un verre. »

Elle demande ensuite à Sebastiàn s’il peut lui donner deux euros pour une bière. « Quand c’est up, c’est très up, quand c’est down, c’est très down. Les résultats de mon travail je les vois, mais ils ne sont pas financiers. » Son Blackberry sonne, elle regarde l’écran mais ne décroche pas :« C’est Bouygues qui m’appelle, ils me harcèlent, j’ai 273 euros de dettes et ils vont me couper la ligne. »

En octobre 2015, Albert Elbaz, directeur artistique de la célèbre maison française Lanvin, est congédié par ses employeurs après quatorze années de collaboration. Il avait déclaré, suscitant ainsi la polémique :

« Nous, les designers, avons débuté nos carrières en tant que couturiers, avec des rêves, des intuitions et des sentiments. […] Et puis, le métier changea, nous sommes devenus directeurs artistiques. Puis il changea à nouveau et nous voici devenus désormais des faiseurs d’images. Notre rôle consiste à s’assurer que nos créations rendent bien à l’écran. Il faut faire exploser l’écran, voilà la nouvelle règle. »

Injonctions au profit

La déclaration d’Elbaz met en lumière la tension provoquée par les évolutions de l’industrie de la mode, avec ses injonctions au profit qui se heurtent au travail de création sur laquelle elle repose. La même incompatibilité entre productivité et créativité avait entraîné, une semaine avant le licenciement d’Elbaz, le départ de Raf Simons, directeur artistique de Dior pendant quatre ans. Dans sa déclaration à la presse, Simons avait dit vouloir se concentrer sur ses intérêts et ses passions. Suzy Menkes, l’une des plus célèbres plumes de la mode, a commenté ainsi la nouvelle dans les pages du magazine Vogue britannique :

« Comme des oiseaux dans une cage dorée, les créatifs des grandes maisons ont tout : un cercle d’assistants, des chauffeurs, des voyages en première classe, l’accès à des maisons élégantes et des clients célèbres. Tout, sauf le temps. »

Raf Simons a quitté Dior car, malgré l’argent et le prestige, explique la journaliste, il devait produire dix collections par an et n’avait plus le temps de trouver l’inspiration. Mais les travailleurs créatifs de la mode vivent-ils vraiment tous dans une cage dorée ? Les mots de Suzy Menkes sont intéressants à la fois pour ce qu’ils disent et pour ce qu’ils taisent. Prenons l’exemple de Raf Simons.

Pour son premier défilé chez Dior, il a voulu recouvrir de fleurs les parois d’un hôtel particulier dans les beaux quartiers de Paris. Des millions de roses, de lys et d’orchidées ont été utilisés et des centaines de milliers d’euros dépensés par la marque afin de présenter la collection dans un décor d’exception.

Défilé Raf Simons pour Dior, hiver 2012/2013.

Les médias du monde entier ont couvert l’événement, des photos et des vidéos des mannequins portant des vêtements luxueux et traversant avec assurance des salles aux parois fleuries ont circulé sur toute la planète. Mais, malgré cette visibilité, d’autres aspects liés à cet événement restent méconnus. La plupart des mannequins ont travaillé presque gratuitement. De même, certains stylistes qui, chez Dior, ont transformé en vêtements les intuitions de Raf Simons sont rémunérés au smic, ou à peine plus.

Un mannequin Chanel payé en bâtons de rouge

La mode, c’est aussi ça, et c’est cette mode-là qui est au cœur de ce livre : un monde qui produit le luxe et la beauté à coups de salaires misérables et de travail non rémunéré. La mode telle que je l’ai observée, c’est Mia, styliste photo, qui vit dans le salon d’un deux-pièces dans un quartier populaire de Paris, et qui, le lendemain, se retrouve à Hong Kong dans un palace afin d’organiser des défilés privés pour des millionnaires chinoises. La mode, c’est un journaliste comme Sebastiàn qui, parce qu’il dirige une revue de mode avant-gardiste et « pointue », ne rémunère pas les photographes, les assistants lumière, les mannequins, les stylistes photo, les stagiaires, les assistants plateau, les retoucheurs, les maquilleurs, les coiffeurs, les manucures qui produisent les images publiées.

Anne Hidalgo remet la médaille Grand Vermeil de la ville de Paris au designer Karl Lagerfeld (Chanel) en juillet 2017, renforçant l’idée selon laquelle Paris et l’industrie de la mode sont indissociables. Patrick Kovarik/AFP

La mode, c’est ce mannequin qui défile pour Chanel et qui est payé en bâtons de rouge à lèvres. La mode, c’est ce photographe qui finance lui-même un reportage pour Vogue Italie dans un palace à Deauville, mais qui ne rémunère aucun des participants. La mode, ce sont ces vêtements vendus 30 000 euros, réalisés par des stylistes et des brodeuses rétribués au smic, exploités par des maisons qui font une marge de profit énorme sur leur travail. La mode, ce sont ces sacs qui coûtent 10 000 euros parce qu’ils portent une étiquette « made in Italy » alors qu’ils sont fabriqués en Chine.

La mode, c’est tout cela, et bien plus encore, et c’est cette mode-là, où la précarité se cache derrière la façade étincelante du capitalisme, dont il sera question dans ce livre.

La mode et le rêve

« Chaque jour est une page blanche que je dois emplir d’un rêve », a écrit le créateur Alber Elbaz dans un livre où il présente ses créations. « La mode, c’est le rêve », me dit Ludo, jeune photographe. « Ornée de rêves », c’est le titre du livre de l’historienne de la mode Elizabeth Wilson.

Tant ceux qui la produisent que ceux qui l’étudient ou la diffusent parlent de la mode comme d’un monde enchanté. Et on peut le comprendre : c’est un monde d’imaginaire et d’images combinant la beauté, le luxe, les fastes, la créativité, les excès, le pouvoir et l’argent, et qui se manifeste sur des écrans, des vitrines ou des feuilles de papier glacé.

Une styliste apporte les dernières touches à un ensemble porté pour un shoot « Victoria Secret ». Dimitrios Kambouris/AFP

On pourrait penser que le rêve de la mode est une utopie, un idéal. Mais la mode est aussi une industrie, une réalité faite de travail, de travailleurs, d’usines, d’ateliers, de corps, de matières, d’espaces, d’objets. Que faire de cette coprésence de la notion de rêve, apparue avec tant de force pendant l’enquête, et de la matérialité du système qui produit ces imaginaires ? Le concept d’« hétérotopie » permet de résoudre cette question et de tenir ensemble la dimension immatérielle, onirique, et la dimension matérielle, tangible, de la mode. Les hétérotopies sont « des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant elles soient effectivement localisables », ce sont « des espaces autres » pouvant prendre la forme de « lieux imaginaires », de « mondes parallèles », mais existant bien quelque part.

Si la mode est un rêve, alors ce rêve est une hétérotopie : il se déploie dans les espaces où il est produit et mis en scène. Or ce monde imaginaire de luxe et de beauté circulant à l’échelle mondiale via les écrans de télévision et de cinéma, les pages des magazines et Internet, ou encore les affiches omniprésentes dans l’espace urbain, ce monde suscitant le désir et poussant à la consommation aux quatre coins de la planète est un lieu où tous ces éléments fantasmagoriques coexistent avec des formes diverses de précarité, d’exploitation, de domination et de quête de pouvoir.

Ce rêve, cet espace autre, présente en effet toutes les caractéristiques du capitalisme. Ce qui peut paraître surprenant : comment un monde de rêve peut-il être fondé sur un tel système d’exploitation ? Et comment peut-il être régi par les règles qui régissent également le monde qui lui est extérieur ?

Normaliser des exceptions

En vérité, les hétérotopies ont une fonction sociale précise : en formant des « contre-espaces », des lieux circonscrits de la « déviation » et de l’altérité, elles définissent, par opposition, la norme. La mode en tant qu’hétérotopie joue aussi le rôle d’un leurre qui, grâce à son apparence onirique, permet de normaliser des exceptions.

La mode est à la fois un rêve, celui des défilés, des affiches et des vitrines, et une industrie mondiale engendrant des excès consuméristes, des profits exorbitants et des formes variées d’exploitation.

C’est dans cette hétérotopie que travaillent Mia et les autres personnes rencontrées au cours de cette enquête. Malgré son apparat imaginaire qui la distingue de l’« ordre normal des choses », la mode est logée au cœur du capitalisme contemporain. C’est cette double occupation d’un espace imaginaire et onirique et d’une réalité économique et professionnelle qui en fait un « espace autre », une hétérotopie. C’est à partir de celle-ci que j’ai pu analyser les dimensions imaginaires, les recompositions sociales, les formes de travail et de précarité du capitalisme actuel.