L’accès à l’eau potable permet aussi de lutter contre le terrible ulcère de Buruli

Plus d’eau courante signifie moins d’ulcère de Buruli. Sous réserve d’y avoir accès… Shutterstock

Des lésions cutanées donnant lieu à d’importantes cicatrices, de vastes ulcérations de la peau pouvant atteindre l’os… Voilà ce qui menace les patients touchés par l’ulcère de Buruli, en l’absence de traitement. Cette maladie tropicale négligée, qui sévit principalement dans des zones rurales des pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, est provoquée par Mycobacterium ulcerans, une bactérie de la même famille que celles qui sont responsables de la tuberculose et de la lèpre.

Principales victimes de cette terrible pathologie : les enfants de moins de 15 ans. L’ulcère de Buruli représente donc un véritable fléau dans les villages où la maladie est endémique. Sa prévalence est toutefois difficile à cerner, dans la mesure où tous les cas ne sont pas recensés. Les données disponibles indiquent qu’en 2016, 1920 cas ont été notifiés dans 13 pays, au premier rang desquels le Bénin, le Cameroun et la Côte d’Ivoire. En 2017, ce chiffre s’est élevé à 2209 cas.

Comment lutter contre une telle maladie, aussi mal connue de la communauté scientifique qu’elle est négligée par les pouvoirs publics ? C’est l’objet de nos travaux au sein de l’Unité Inserm U1232, au Centre de Recherche en cancérologie et immunologie Nantes-Angers (CRCINA). Ils visent à mieux comprendre le mode de transmission de la bactérie M. ulcerans ainsi que l’efficacité de diverses stratégies de prévention.

Les environnements aquatiques, réservoirs de Mycobacterium ulcerans

De nombreux travaux ont déjà montré que la bactérie M. ulcerans sécrète une toxine connue sous le nom de mycolactone. Du fait de son caractère cytotoxique (elle est toxique pour les cellules), elle est responsable de l’apparition des lésions. Prise à temps, la maladie peut être traitée : une administration quotidienne d’antibiotiques pendant deux mois permet de tuer la bactérie dans la peau.

Cependant, les patients sont souvent obligés de passer aussi par la case de la chirurgie, afin de réparer les dégâts tissulaires et de bénéficier de greffes de peau permettant la cicatrisation. Même lorsqu’une bonne prise en charge est proposée (ce qui n’est pas toujours le cas dans les zones endémiques rurales et reculées de certains pays d’Afrique), la maladie peut provoquer des séquelles irréversibles, comme la perte de l’usage d’un membre.

Les chercheurs n’ont toujours pas identifié le mode de transmission de la bactérie, mais ils estiment néanmoins qu’une transmission entre êtres humains est improbable. Les études existantes soulignent par ailleurs que les milieux aquatiques constitueraient le principal réservoir de M. ulcerans. Les individus seraient contaminés par inoculation accidentelle de la bactérie dans la peau, suite à des piqûres d’insectes aquatiques par exemple.


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Les activités quotidiennes, sources de contamination ?

Dans les zones rurales africaines, l’accès à l’eau courante est limité. En conséquence, l’usage de points d’eau non protégés, stagnants, est fréquent. Au fil de la journée, les populations se rendent au fleuve, à la rivière ou dans des mares de la région pour laver leur linge, faire leur toilette, ou chercher de l’eau pour la cuisine par exemple. De plus, la baignade est pour les enfants une activité ludique pratiquée quasi quotidiennement. Le risque d’exposition à M. ulcerans est donc accru.

Dans une récente étude, nous avions mis en évidence que le nombre de nouveaux cas d’ulcère de Buruli dans des villages en zone d’endémie était inversement corrélé au nombre de nouveaux forages implantés dans ces mêmes villages). Autrement dit, l’implantation de forages, qui permet un accès accru à l’eau courante, aurait un effet protecteur contre l’ulcère de Buruli. Cet effet s’expliquerait par la modification des activités quotidiennes liées à l’eau, qui entraînerait une diminution du contact entre l’être humain et la bactérie.

Afin de confirmer cette hypothèse, nous nous sommes rendus au Bénin, où avons mené une enquête sur le terrain. Pendant plusieurs mois, nous avons recherché d’anciens malades atteints d’ulcère de Buruli afin de leur poser des questions à propos de leurs activités liées à l’eau au cours de la période pendant laquelle ils avaient contracté la maladie.

Avaient-ils accès à un forage ? Si oui, l’utilisaient-ils ? Pour chaque ancien patient, nous avons aussi interrogé deux « témoins » de la même manière, c’est-à-dire deux personnes du même âge et vivant au même endroit.

L’accès à l’eau courante fait bien reculer l’ulcère de Buruli

Plus de 300 personnes ont ainsi été interrogées. Des informations sur les forages existants ont de plus été collectées auprès du Ministère de l’eau, de l’énergie et des mines du Bénin. L’analyse de toutes ces données est sans appel. L’utilisation de l’eau des forages pour pratiquer des activités du quotidien, notamment se laver, cuisiner, et faire la lessive, représente une protection contre la maladie. À l’inverse, utiliser l’eau du fleuve pour ces mêmes activités est un facteur de risque.

À notre connaissance, il s’agit de la première étude montrant un lien direct entre l’implantation de forages dans une zone donnée et la diminution de l’incidence d’une maladie tropicale négligée. Quelques constats doivent néanmoins être établis : tout d’abord, la simple présence d’un nouveau forage dans une région ne signifie pas forcément que la population l’utilise. Une partie des forages est payante, et même si le coût est faible, cela peut constituer un frein à son emploi par les ménages les plus vulnérables.


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L’utilisation des forages n’est par ailleurs pas nécessairement corrélée à l’arrêt de la fréquentation des points d’eau non protégés. En effet, si les populations utilisent les forages, elles peuvent aussi continuer à fréquenter le fleuve. Cette fréquentation sera cependant moins régulière, et circonscrite à une seule activité, telle que la baignade. Étudier les comportements des populations reste donc une priorité, surtout si l’on souhaite faire de l’accès à l’eau potable l’un des volets majeurs d’une politique de prévention contre l’ulcère de Buruli.

En suggérant qu’une exposition moins fréquente aux points d’eau non protégés permettrait de diminuer ou d’écarter le risque de contamination de l’être humain par la bactérie en environnement aquatique, nos travaux renforcent l’idée qu’un accès universel à l’eau potable est primordial pour lutter contre les maladies infectieuses.

Il convient toutefois d’apporter quelques nuances : l’installation de forages doit être mûrement réfléchie et accompagnée d’une vraie politique de prévention et d’information vis-à-vis des maladies liées à l’eau. C’est seulement ainsi que les populations pourront être mieux à même d’utiliser ces infrastructures, et que leur risque de développer ces pathologies disparaîtra progressivement.