L’anglais tel qu’on le hait

Au siège de CNN, à Atlanta. red, white, and black eyes forever/FLICKR, CC BY

Dans Le Monde diplomatique de juin 2016, l’écrivain Benoît Duteurtre publie un article, « La langue de l’Europe », acte d’accusation contre la domination de la langue anglaise et l’ordre américain qu’elle véhicule.

Les faits et les arguments développés par l’auteur sont connus, même s’il n’est jamais inutile de les rappeler ou de les inscrire dans l’actualité de ces derniers mois. Loin de l’accuser d’« antiaméricanisme primaire » ̶ essayons de laisser les formules au vestiaire – je suis attentif à son message.

En même temps, ayant vécu quelques années aux États-Unis, cultivant (sans le moindre « intérêt » matériel ni politique) certaines amitiés américaines, en contact régulier avec des étudiants anglophones, souvent américains, je ne suis pas tout à fait convaincu par son attaque.

Je voudrais la résumer honnêtement avant de m’en expliquer, bien conscient que ma préférence pour le « juste milieu » m’exposera au mépris ou à l’indifférence des esprits considérant toute nuance, tout doute, comme l’aveu d’une faiblesse et la promesse d’une trahison (tout de suite les grands mots, hélas !).

Dominant et dominateur…

Passons sur le début de l’article et le portrait du neveu de l’écrivain, qui emploie en permanence un anglais avant tout « marqueur de mouvement […] de modernité », assez éloigné de l’échange d’idées ou d’informations. Nous avons là l’esquisse d’une crise d’adolescence, laquelle tarde de plus en plus à prendre fin dans les sociétés riches.

Barack Obama (ici en 2007), le « patron » ? Matt B./Flickr, CC BY-SA

Benoît Duteurtre s’en prend ensuite au Président Barack Obama, venu apporter la bonne parole aux responsables européens, ressemblant à des chefs de service autour du patron, flattés qu’il leur parle d’égal à égal (en anglais) sur toutes les graves questions de l’heure (Syrie, Russie, Traité transatlantique).

Il continue en évoquant le contenu de l’édition française de Google News, qui met l’accent sur l’actualité américaine la plus superficielle. Il décrit ensuite un débat du 28 avril dernier, sur la chaîne Euronews, entre quatre leaders politiques européens (belge, luxembourgeois et allemands), tous germanophones, francophones pour trois d’entre eux : pourquoi, se demande Benoît Duteurtre, imposer que l’événement se déroule en anglais, « sous la houlette » de deux journalistes anglais et américain, rappelant un « show électoral sur CNN » et transpirant l’alignement sur toutes les positions actuelles du gouvernement américain, malgré les hommages rituels à la grandeur de l’Europe ?

L’article se conclut par une question dont on voit bien que la rupture du Royaume-Uni avec l’Union européenne la rend encore plus brûlante qu’à l’ordinaire : pourquoi avoir renoncé au plurilinguisme qui a longtemps caractérisé les institutions européennes ? Et, derrière cette question, bien sûr : si on profitait du Brexit pour rompre avec la domination de l’anglais, avec la domination des États-Unis ?

Aucune de ces questions ne me choque. Voici maintenant les raisons pour lesquelles je crois qu’elles sont mal posées ou incomplètes.

Le plaisir d’être dominé ?

Péguy puis Guéhenno l’ont écrit avant Duteurtre :

« Péguy […] disait magnifiquement qu’il y avait quelque chose de pire que “l’invasion militaire, barbare et de servitude”, c’est, ce serait “la plus dangereuse des invasions, l’invasion qui entre en dedans, l’invasion de la vie intérieure infiniment plus dangereuse pour un peuple qu’une invasion, qu’une occupation territoriale” ». (Journal des années noires, 5 juillet 1940).

En cette sombre période, qu’on ne saurait comparer à la nôtre, Guéhenno cite un texte écrit par Péguy pour Les Cahiers de la quinzaine, en 1905, qui a aussi gardé toute son actualité face à la menace de l’État islamique :

« Pour maintenir la paix, il faut être au moins deux ; celui qui fait la menace peut toujours la mettre à exécution […]. Il ne dépend pas de nous que l’événement se déclenche, mais il dépend de nous d’y faire face. […] Nous n’avons ni à rompre ni à altérer nos métiers, ni à rompre ni à altérer nos vies ordinaires. » (Cahiers, VII, Huitième cahier, « Louis de Gonzague », 31 décembre 1905).

Que Duteurtre nous mette en garde contre une conquête des esprits bien plus efficace et pernicieuse que les conquêtes militaires du passé, on ne peut le lui reprocher. Il joue son rôle d’intellectuel, qui nous réveille, rappelle des évidences que nous oublions.

La Commissaire Margrethe Vestager. Radikale Venstre/Flickr, CC BY-NC

Mais quand il met tous les eurocrates dans le même sac, il se livre à une généralisation injuste. Margrethe Vestager, commissaire européen danoise à la Concurrence, connue pour son opposition courageuse aux multinationales, ne remarque-t-elle pas dans L’Opinion du 29 juin 2016 : « Ce sont nos propres ministres que nous envoyons au Conseil de l’Union européenne et nos propres élus. L’Europe n’est pas différente de nous » ?

L’Union européenne n’est que le reflet des électeurs européens, qui ne partagent pas tous la conception française d’une Europe puissance politique. On peut le regretter et il y a sans doute un long travail à effectuer pour faire partager notre vision, mais la loi démocratique est telle : à nous de convaincre, en sachant que les envolées lyriques ont peu de poids.

Sur le tropisme américain de l’Union européenne, il est critiquable, pour de nombreuses raisons, dont les moindres ne sont pas l’imprévisibilité de la politique des États-Unis et leur aptitude à faire partager par leurs alliés ou vassaux les catastrophes qu’ils provoquent.

Peut-on leur reprocher l’inaptitude des Européens, et celle des Français, à s’unir ? À cet égard, la lecture des échanges entre l’ambassade des États-Unis à Paris et son gouvernement, rendue possible par les révélations d’Edward Snowden, m’a frappé : lors de la crise irakienne opposant les gouvernements français (sous Jacques Chirac) et américain, les dirigeants du Parti socialiste ont tenu à donner plus de gages de bonne volonté que ceux de la droite classique, contournant le chef de gouvernement, démocratiquement élu, de leur pays.

Il est aussi triste que l’Union européenne – les Français à eux seuls n’auraient pu, sans doute, assumer toutes les conséquences d’un tel acte, à supposer qu’ils en aient eu l’intention – n’ait pas eu le courage d’offrir l’asile politique à Edward Snowden et l’ait contraint à se réfugier chez Vladimir Poutine, dont le respect de la liberté de la presse est connu.

Justin Bieber, idole des jeunes Américains, mais aussi Français. Adam Sundana/Flickr, CC BY-SA

Pour la « culture » dite internationale que diffuse Google News, à la saison, souligne Duteurtre « des festivals de théâtre ou de musique nombreux en France », je vois cette remarque comme caractéristique d’un faux et vieux débat : Proust et Bieber (Justin) n’appartiennent pas au même monde et il n’est pas surprenant que l’un fasse les délices d’une élite traditionnelle réduite (pas seulement française) alors que l’autre enthousiasme des masses juvéniles.

Le diplomate Jean-Marie Guéhenno remarque aussi que les grands succès commerciaux européens en matière de distractions sont construits sur les recettes du cinéma populaire américain, et que certaines universités américaines protègent parfois mieux que l’Europe une tradition culturelle délaissée par nos brillants managers au nom de l’efficacité (« La fin de la démocratie : une tragédie grisâtre ? », Réforme, 9 octobre 1993). Pour mettre le comble à l’indignation, j’ajouterai que certains films commerciaux américains traitent avec talent et sans manichéisme de questions de société (Coming Out ou, tout récemment, Money Monster de Jodie Foster).

À deux reprises, Duteurtre s’en prend dans son article, à l’idée que la Russie puisse inquiéter les Européens, comme s’il ne pouvait s’agir que de l’expression d’une soumission aux États-Unis. Eh bien oui ! Poutine nous inquiète et aucun président des États-Unis ne peut se prévaloir d’un nombre d’assassinats de journalistes équivalent dans son propre pays, pour ne pas parler du reste.

Ancien de l’agence CampusFrance, j’ai dans les années 2000, participé à la création du premier catalogue de cours proposés en anglais dans les établissements supérieurs français : « Trahison et déshonneur ! » ai-je entendu dans des réunions de travail avec les représentants d’institutions qui n’avaient pas encore saisi l’importance de cet enjeu. Le projet consistait à reconnaître que nous avions intérêt à recruter certains bons étudiants étrangers, ne maîtrisant pas le français ou l’ignorant totalement, pour qu’ils viennent se former en France ; bien accueillis (la qualité de l’accueil, dès le premier contact au consulat, est essentielle dans ce dispositif), ils auraient l’occasion de mieux connaître notre pays et ses possibilités, d’apprendre notre langue et de découvrir notre culture.

Certes, il est facile de dénoncer le décalage entre le projet de départ et les parcours individuels qui ne s’y sont pas conformés exactement, d’en dénoncer les illusions. Pourquoi pas s’il s’agit d’améliorer le système mis en place ? Il faut croire que ses avantages l’emportent sur ses inconvénients, puisqu’il n’est plus guère contesté, à moins que les « vendus » n’aient aussi pénétré tout l’enseignement supérieur français.

Rompre le contact, c’est d’abord s’appauvrir

Je voudrais terminer mon propos par deux considérations personnelles, simples contributions au débat.

J’ai enseigné quelques années à des étudiants anglophones, venus à Sciences Po Paris dans le cadre d’un programme d’échanges. C’eût été une erreur grave de les considérer comme indifférents ou hostiles à la France et à sa langue parce qu’ils étaient inscrits dans un cours enseigné en anglais. Près de la moitié avaient une connaissance de notre langue assez étendue, tous partageaient une grande curiosité pour notre histoire, sur laquelle portait mon cours.

Mais les hasards ou les pressions, ou les occasions de leur parcours universitaire, les avaient entraînés ou spécialisés dans d’autres domaines que « le français ». Capables pour certains de suivre un cours en français et désireux de se perfectionner (ce que leur proposait d’ailleurs l’école), ils ne se sentaient pas de taille à rédiger dans notre langue. Fallait-il leur refuser – pour quelles raisons exactement ? – une ouverture sur notre perception de l’histoire et laisser passer une occasion de dialogue ?

Continuant à m’intéresser à la production culturelle et universitaire des États-Unis (pour mon travail, par intérêt personnel, par nostalgie de ma jeunesse), y entretenant des amitiés, je suis étonné par ce fait : les plus négatifs des Français paraissent ignorer que les États-Unis comportent une partie de leur population hostile aux excès de la mondialisation, hostile à la sous-culture commerciale de mauvaise qualité, hostile à la domination américaine (et occidentale en général) sur le reste du monde. Le populaire et militant cinéaste Michael Moore est un bon exemple du regard critique des Américains sur leur propre société. Il y en a beaucoup d’autres.

L’Amérique d’aujourd’hui, c’est Donald Trump, mais aussi Bernie Sanders (ici en septembre 2015). Phil Roeder/Flickr, CC BY

Élite intellectuelle sans rapport avec les masses ? En partie seulement. La situation est-elle tellement plus brillante en Europe ? Pour moi, les États-Unis sont sans doute le pays de Donald Trump mais aussi celui de Bernie Sanders. Est-il impossible de s’appuyer sur certains Américains, dont pas mal d’ailleurs parlent encore le français, pour faire évoluer nos relations, au moins mieux faire comprendre nos points de vue ?

Pour revenir au Monde diplomatique qui a publié l’article de Benoît Duteurtre, beaucoup des critiques les plus impitoyables du système américain sont eux-mêmes citoyens des États-Unis (et ne risquent pas leurs vies en publiant leurs réflexions ou leur reportages). Les chroniques de l’Américain David Ball, dont la dernière « Lettre d’Amérique » établit un bilan équilibré de la présidence Obama (« Le paysage électoral aux États-Unis », La Révolution Prolétarienne, juin 2016, pp. 29-32), sont, elles aussi, un bon exemple d’analyses dépourvues de complaisance, qui nous interdisent de dénoncer « les » Américains en bloc._

Passionnément attaché à ma langue, à mon pays, à sa « cause », qui demande un travail discret, secret presque, quotidien, non des affirmations à l’emporte-pièce, je vois en la langue anglaise – dont tous les locuteurs ne sont pas des oppresseurs – une porte ouverte, qui me permet – imparfaitement, partiellement, oui ! – d’accéder à un monde plus large que le mien, de voyager dans les idées de quelques autres. Ce n’est pas énorme ? Ce n’est pas si mal non plus !