L’Antiquité, fondement mensonger de l’imaginaire occidental

Inscriptions latines. Jakub Martyński/Flickr, CC BY-SA

Ce texte est publié en partenariat avec le site Les Archives du Présent où l’on peut retrouver l’intégralité de l’interview de Florence Dupont.

Le français vient du latin, les Gaulois ont transformé le latin pour en faire du français : pourquoi ce poncif perdure-t-il comme une évidence ? Parce qu’il a l’air vrai. Il est vrai, en effet, que l’on peut repérer dans le temps le moment où des gens qui parlaient latin se mettent à pratiquer une autre langue. Mais que veut dire « ça vient de… » ? Qu’est-ce qu’une langue ? Est-ce un vocabulaire ? Certes, de ce point de vue, beaucoup de mots français « viennent » phonétiquement du latin. Mais une langue, ce n’est pas que du vocabulaire. C’est aussi une syntaxe, une manière d’organiser une phrase et d’y articuler les mots de sorte que la phrase veuille, justement, dire quelque chose.

Or, la syntaxe du français n’a absolument rien à voir avec la syntaxe du latin. Les professeurs de latin devraient y penser plus souvent avant de prétendre que les élèves vont apprendre mieux le français en connaissant le latin. Le latin est une langue casuelle, c’est-à-dire que la forme des noms détermine le sens davantage que leur place dans la phrase. Prenez la proposition : « le loup court après la chèvre ». En français, si vous changez les mots de place en disant : « la chèvre court après le loup », ce n’est plus la même phrase. Tandis qu’en latin, si le loup est au nominatif et la chèvre à l’accusatif, vous pouvez les disposer comme vous le voulez, ce sera toujours le loup qui courra après la chèvre !

Personne n’a jamais expliqué comment on passait d’une langue casuelle à une langue non casuelle. Nous entendons de grands discours métaphoriques sur « l’érosion des langues », la « tendance naturelle » à la suppression des cas, mais ceux-ci n’expliquent pas alors pourquoi de nombreuses langues vivantes aujourd’hui sont casuelles.

Faire bouger les grands récits

Ce modèle des origines, ce « grand récit » des origines est une pure construction ! Il y aurait une forme originelle – une langue, une culture… – qui se serait ensuite diversifiée. Jamais il ne vient à l’esprit qu’il pourrait exister des origines diverses puis des mélanges et des interactions, ce qui paraît tout de même plus vrai. Les archéologues et les paléontologues ont remis en cause depuis longtemps cette idée d’origine unique de l’Homme, mais le poncif continue de fonctionner. Même chose pour l’origine des langues.

Par exemple, d’où vient l’anglais ? C’est une langue composite dont on ne peut dire ni qu’elle vient du latin ni qu’elle vient du saxon. Alors, on admet qu’elle soit un mélange des deux. Et si toutes les langues étaient des mélanges ? Là, le sol se dérobe sous vos pieds comme si vacillait une grande croyance fondamentale de la culture européenne. Si les professeurs de latin et grec peuvent être utiles à leurs élèves, c’est précisément en pratiquant ces écarts, en essayant de faire bouger les grands récits, en montrant, non pas un monde originel mais un monde autre.

Si, pendant les heures de cours, on se réinstalle tous ensemble dans ce monde antique, qui est étranger à toute la classe, alors, bien des élèves vont se sentir des proximités. Ceux qui viennent des bords de la Méditerranée ou d’au-delà peuvent se trouver les héritiers, au même titre que nous, de toute l’Antiquité. Cela suppose aussi que, de leur côté, ils acceptent de s’entendre dire que leurs ancêtres ont été juifs, ont été chrétiens, ont parlé latin… ce qui les oblige eux aussi à bouger.

La démocratie n’est pas grecque

L’Antiquité, plutôt qu’un conservatoire des idées pures et originelles, devrait être vue comme un laboratoire où l’on peut puiser de quoi faire exploser les évidences. Prenons un exemple banal : la Grèce, berceau de la démocratie. Ne parlons pas du mot berceau, arrêtons-nous sur le terme démocratie. Si nous l’observons dans son usage antique, le mot était péjoratif, on y entendait l’autorité au sens du pouvoir tyrannique de la populace. Il n’a jamais été utilisé pour désigner le régime politique à Athènes au Ve siècle.

Quelle leçon en tirer ? Tout simplement que, en utilisant nous-mêmes ce terme, nous devons le redéfinir. Cela veut dire que la démocratie est toujours à inventer, qu’il nous faut repenser ce que nous entendons par démocratie. Elle ne va pas de soi.