L'ayahuasca, un psychotrope amazonien, pourrait soigner la dépression sévère

La liane Banisteriopsis caapi entre dans la composition de l’ayahuasca, un breuvage aux effets psychotropes utilisé par certains peuples indigènes d’Amazonie à des fins spirituelles. Apollo/flickr, CC BY-SA

L'ayahuasca, un psychotrope amazonien, pourrait soigner la dépression sévère

« Leon » est un jeune Brésilien qui se bat depuis des années contre la dépression. Il tient un blog anonyme en portugais, sur lequel il raconte ses difficultés à vivre au quotidien avec cette maladie mentale, qui touche environ 300 millions de personnes dans le monde selon l’Organisation mondiale de la santé.

Il fait partie des quelque 30 % de patients dont la dépression résiste aux traitements. Les antidépresseurs existants, tels que les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, sont impuissants à soulager sa fatigue, son angoisse, sa mauvaise estime de lui-même et ses idées suicidaires.

Une nouvelle étude pourrait cependant lui redonner de l’espoir, ainsi qu’à tous ceux qui sont dans le même cas. Notre équipe scientifique brésilienne a en effet mené le premier essai clinique aléatoire contrôlé par placebo sur l’ayahuasca, une boisson psychotrope à base de plantes d’Amazonie.

Nos résultats, publiés récemment dans la revue spécialisée Psychological Medicine, suggèrent que l’ayahuasca peut avoir un effet positif sur les formes de dépression résistantes aux traitements.

La « liane des esprits »

En langue quechua, le mot ayahuasca signifie « liane des esprits ». Les peuples d’Amazonie, du Pérou, de Colombie et d’Équateur l’utilisent depuis des siècles à des fins thérapeutiques et spirituelles.

Les propriétés médicinales de ce breuvage viennent de deux plantes. La première est la liane Banisteriopsis caapi, qui pousse sur les rives des fleuves du Bassin amazonien et peut grimper jusqu’à la cime des arbres. Elle est bouillie avec les feuilles de l’arbuste Psychotria viridis, qui contiennent la molécule psychoactive DMT (Diméthyltryptamine).

À partir des années 1930, des cultes religieux brésiliens se sont constitués autour de l’usage de l’ayahuasca comme sacrement. Dans les années 1980, cette consommation rituelle est devenue courante dans de nombreuses villes du Brésil et du monde entier.

Au Brésil, l’usage religieux de l’ayahuasca est légal depuis 1987, année où l’agence fédérale de contrôle des drogues a conclu que les « adeptes de cultes religieux » avaient pu constater ses « remarquables » bienfaits. Certains buveurs d’ayahuasca disent se sentir en paix avec eux-mêmes, Dieu et l’univers.

Le tourisme lié à l’ayahuasca se développe dans les pays qui en font un usage traditionnel ou religieux, comme le Pérou, la Colombie et le Brésil. AP Photo/Martin Mejia

Pour les besoins de notre étude, menée à l’université fédérale de Rio Grande do Norte, les chercheurs ont sélectionné vingt-neuf patients dont la dépression résistait aux traitements, et qui ne présentaient par ailleurs aucun antécédent de troubles psychotiques tels que la schizophrénie, que l’ayahuasca aurait pu aggraver.

Ces personnes ont participé de façon aléatoire à une séance au cours de laquelle on leur a donné à boire de l’ayahuasca ou un placebo (un liquide brun au goût amer composé d’eau, de levure, d’acide citrique et d’un colorant à base de caramel). Du sulfate de zinc servait à reproduire deux effets secondaires bien connus de l’ayahuasca : la nausée et les vomissements.

Les séances ont eu lieu à l’hôpital, mais dans un espace calme, décoré et meublé à la manière d’un salon confortable.

Les effets de l’ayahuasca, qui incluent des hallucinations, des vomissements et une profonde introspection, durent environ quatre heures. Pendant ce laps de temps, les chercheurs ont fait écouter aux participants deux sélections musicales, l’une instrumentale et l’autre composée de chansons en portugais.

Les patients étaient placés sous la surveillance de deux membres de l’équipe, chargés d’aider ceux qui manifestaient de l’angoisse au cours de cette expérience physique et émotionnelle très intense.

Vingt-quatre heures après la séance, nous avons observé chez 50 % des participants une amélioration de leur état, se traduisant notamment par une diminution de l’anxiété et une amélioration de l’humeur.

Une semaine plus tard, 64 % des patients qui avaient consommé de l’ayahuasca avaient toujours l’impression de se sentir mieux. Seuls 27 % de ceux qui avaient pris le placebo ressentaient la même chose.

La confirmation de résultats antérieurs

Nos conclusions rejoignent celles d’un essai clinique mené au Brésil en 2015 sur l’usage potentiel de l’ayahuasca comme antidépresseur.

L’étude en question, supervisée par le Dr James Hallak de l’Université de São Paulo, avait également montré qu’une seule prise d’ayahuasca avait un effet antidépresseur rapide. Chacun des 17 participants avait vu ses symptômes dépressifs diminuer dans les heures suivant l’ingestion d’ayahuasca. L’effet avait duré 21 jours.

Cet essai avait suscité un vif intérêt dans la communauté scientifique.. Toutefois ces résultats prometteurs restaient d’une portée limitée, car l’étude ne comportait pas de groupe témoin sous placebo. Or lors d’essais cliniques avec des patients dépressifs, jusqu’à 45 % de ceux qui prennent le placebo peuvent constater une amélioration significative de leur état. Cet effet placebo est d’ailleurs tellement important que certains scientifiques se sont demandé si les antidépresseurs étaient vraiment efficaces…

Le Dr Hallak et d’autres chercheurs ayant participé à l’étude de l’Université de São Paulo en 2015 ont aussi travaillé sur notre essai.

Quand la religion fait progresser la science

Bien que préliminaires, les résultats de ces deux études s’ajoutent au nombre croissant d’indices qui semblent désigner les psychotropes tels que l’ayahuasca, le LSD et certains champignons comme des aides possibles pour les patients dont la dépression résiste aux traitements classiques.

Toutefois, ces substances sont illégales dans beaucoup de pays, y compris aux États-Unis, ce qui rend difficile l’évaluation de leurs vertus thérapeutiques. Même au Brésil, la consommation d’ayahuasca en tant qu’antidépresseur reste marginale et informelle.

Préparation d’ayahuasca chez un particulier. L. Tófoli, Author provided

Leon, le blogueur brésilien, a découvert cette drogue sur Internet. Le jeune homme, qui cherchait « désespérément » une solution pour soigner sa maladie, a décidé de prendre part à une cérémonie du culte Santo Daime à Rio de Janeiro. Le Santo Daime est l’un des nombreux groupes religieux brésiliens utilisant l’ayahuasca comme sacrement.

Ce mouvement ne recense pas ses fidèles, mais l’União do vegetal, aux croyances similaires, compte quelques 19 000 membres dans le monde entier.

Dans toute l’Amérique, ces groupes s’inspirent de l’usage traditionnel des psychotropes naturels par les populations indigènes. Les adeptes croient que l’effet psychoactif de plantes comme l’ayahuasca et le peyotl, ou de champignons contenant de la psilocybine, permet à l’esprit d’accéder à une dimension métaphysique porteuse d’un sens existentiel profond.

Au Brésil, aux États-Unis, au Canada et ailleurs, des chercheurs commencent à soumettre ces substances à une évaluation médicale rigoureuse pour traduire ces connaissances spirituelles dans un langage scientifique.

Le pouvoir de guérison de l’expérience psychédélique

Sur son blog, Leon fait une description précise de son expérience de l’ayahuasca.

Il dit avoir eu des visions, semblables à des rêves, qui lui offraient une incroyable perspective sur ses relations avec ses proches. À d’autres moments, il assure avoir éprouvé « un sentiment d’extase et une profonde sensation d’éveil à [sa] spiritualité intérieure ». Nous pensons que ces effets expliquent pourquoi l’ayahuasca influe sur l’état dépressif.

Les participants à notre étude ont répondu au « Hallucinogen rating scale », un questionnaire qui permet de traduire ces expériences en chiffres. Ceux qui avaient pris de l’ayahuasca ont atteint des scores beaucoup plus élevés que ceux qui avaient bu le placebo. Par ailleurs, les patients qui avaient expérimenté les effets physiques, auditifs et visuels les plus intenses durant leur trip sous ayahuasca sont aussi ceux qui allaient le mieux au bout d’une semaine.

Certe, l’ayahuasca n’est pas la panacée. Certaines personnes peuvent trouver ses effets trop perturbants physiquement et psychologiquement pour accepter de s’en servir comme traitement. De plus, certains utilisateurs réguliers continuent à souffrir de dépression. Mais quoi qu’il en soit, notre étude démontre que cette plante sacrée d’Amazonie a le potentiel nécessaire pour traiter efficacement, et sans danger, les formes de dépression les plus résistantes.


Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

This article was originally published in English