Expliquer pour comprendre

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Le débat sur l’accueil des réfugiés entre valeurs, émotion et intérêts

Reuters/Osman Orsal

Le choix du gouvernement français d’accueillir une petite partie des réfugiés politiques qui se pressent aux frontières de l’Union européenne donne lieu actuellement, de façon un peu schématique, à deux discours : l’un qui, au nom du réalisme, prétend que ce choix n’est pas réalisable, qu’il n’aura que des effets négatifs, et qui conclut à la nécessité de fermer les frontières ; l’autre, heureusement plus répandu, qui défend ce choix en mobilisant trois registres : celui des valeurs, celui des émotions morales et celui des intérêts bien compris.

Les valeurs sont les valeurs morales universelles que sont les droits de l’homme et la solidarité vis-à-vis des plus démunis, le droit d’asile en étant l’une des expressions. L’émotion est la compassion qu’ont fait naître les reportages sur des populations fuyant la guerre et la misère et, plus encore, la photo du corps de ce petit garçon kurde retrouvé noyé sur une plage turque lors de la tentative de sa famille pour rejoindre une île grecque. L’intérêt est le bénéfice en matière de croissance que pourrait tirer notre économie, selon les spécialistes des migrations, les économistes et le patronat de l’arrivée des réfugiés. A quoi, si l’on veut être exhaustif, s’ajoute l’argument le petit nombre au regard de la population française et a fortiori européenne des réfugiés. Autrement dit, même si l’accueil des réfugiés pose quelques problèmes, ceux-ci ne prendront pas une grande ampleur.

Comment alors comprendre, alors que valeurs, émotion et intérêts se conjuguent pour entraîner l’adhésion, qu’une partie de la population française, que l’on ne peut pas soupçonner de xénophobie, manifeste encore une réticence à l’accueil des réfugiés ? Notre hypothèse est que l’explication tient pour une part aux ambiguïtés, aux failles et aux limites de ce discours.

Réfugiés syriens bloqués en Turquie, le 16 septembre, en chemin vers la frontière avec la Grèce. Bulent Kilic/AFP

Revenons au premier registre : celui des valeurs. Il n’est pas question de discuter la valeur que constitue la solidarité et l’affirmation des droits de l’homme, ni de nier qu’elle s’inscrit dans une tradition républicaine française dont l’accueil des Arméniens au début du XXe siècle constitue un exemple particulièrement fort. Mais il semble difficile d’accueillir les réfugiés politiques sans s’interroger sur ce qu’il advient et va advenir de tous ceux qui relèvent aussi de cette solidarité : des migrants économiques, des Roms (qui ne peuvent être considérés comme migrants puisqu’ils appartiennent à l’espace européen) expulsés de leurs campements précaires, et, d’une façon encore plus large, de la prise en compte de la paupérisation croissante d’une partie de la population française dont témoignent toutes les associations caritatives et humanitaires ? Ne pas les inclure dans ce discours, n’est-ce pas avoir, comme le faisait la bourgeoisie du XIXe siècle, ses bons et ses mauvais pauvres, faire de la solidarité et des droits de l’homme des valeurs à géométrie variable ?

Il en va de même pour l’émotion. Alors que cela fait déjà des années que, dans une indifférence relative, se multiplient les reportages sur ces hommes, ces femmes qui, s’en étant remis à des passeurs pour tenter de gagner l’Europe, périssent noyés en méditerranée, asphyxiés ou mort de froid et de faim dans des camions, pourquoi la photo de cet enfant a-t-elle eu un tel retentissement ? Cela ne tient-il pas pour une part à ce que cet enfant, habillé comme s’il était en vacances ou sur le chemin de l’école, nous rappelle que les enfants des réfugiés sont des enfants comme les nôtres ?

Reste enfin l’intérêt que pourrait présenter cet accueil. Pour le rendre crédible dans un contexte démographique et économique qui est à l’opposé de celui de l’Allemagne, les réfugiés, voire même les migrants, sont présentés à la fois comme une main-d’œuvre qualifiée qui va répondre à des besoins que nous ne pouvons satisfaire et une main d’œuvre qui occupera les emplois dont ne veulent pas les Français et permettra à ces derniers de se tourner vers des emplois plus qualifiés. Si ces analyses qui se réfèrent à des études menées au Royaume-Uni et à des travaux de l’OCDE sont exactes, pourquoi avons-nous jusqu’à présent refusé de régulariser les sans-papiers, les immigrés clandestins, alors même que l’on sait qu’une partie d’entre eux travaillent et payent leurs impôts ? Enfin, l’argument du petit nombre de réfugiés, qui va d’ailleurs à l’encontre de l’intérêt économique présenté ci-dessus, n’est acceptable que si l’on croit possible de maîtriser les quotas et surtout de renvoyer les migrants économiques, pratique dont on connaît le coût et l’inefficacité.

Si l’on veut que le discours en faveur de l’accueil des réfugiés soit véritablement convaincant, il faut le rendre cohérent par rapport à ses propres valeurs en l’inscrivant dans un projet global de prise en charge des plus démunis, d’amélioration de leurs conditions d’hébergement, de leurs possibilités de travail et d’insertion. Il n’est pas certain qu’au moins à court terme l’arrivée des réfugiés et, d’une façon plus générale des migrants, soit une chance pour notre économie ; mais elle est indéniablement une occasion de mettre à plat et de repenser nos politiques sociales et nos politiques d’accueil. Faute de la saisir, on risque de laisser le champ libre au « réalisme immoral » des xénophobes.

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