Le meilleur antidote au populisme : être réactif et responsable

Programme d'éducation citoyenne à Malmö : « Empowering European Citizens » en 2012. Demokratikollektivet Watch it! / Flickr, CC BY-SA

Nous vivons des bouleversements politiques, sociaux et technologiques impressionnants. Le monde n’a jamais eu autant besoin de dirigeants réactifs et responsables. Et pourtant, les modèles dominants actuels en matière de leadership allient difficilement ces deux qualités. Si le leadership technocratique privilégie la responsabilité aux dépens de la réactivité, le leadership populiste, lui, est axé sur la réactivité.

Jan-Werner Müller sur le populisme.

Le défaut le plus critique de ces modèles est le peu de place – ou d’intérêt – accordé au discernement ou à la volonté des citoyens. En effet, comme le professeur Jan-Werner Müller l’a récemment souligné, alors que les populistes agissent comme s’il n’existait qu’une seule et unique « volonté générale », les technocrates, eux, partent du principe qu’il n’existe qu’une seule et unique solution politique. Dans un tel contexte, comment les dirigeants d’aujourd’hui peuvent-ils agir ?

Fenêtre d’Overton. Wikimedia Commons, CC BY-SA

Suite à la campagne électorale de Donald Trump qui a davantage ouvert la fenêtre d’Overton de ce qui est acceptable dans le discours public, le choix du populisme semble (électoralement) irrésistible. En même temps, le rôle des organismes intermédiaires, allant des partis politiques aux syndicats, diminue alors que les dirigeants cherchent à établir un lien direct avec leurs publics. Cette tendance est encore plus forte entre les élections, car ces dirigeants qui font face aux exigences incessantes du cycle de l’actualité des médias sociaux cherchent d’autres formes de légitimation, ce que la théoricienne de la politique Nadia Urbinati appelle la « représentation directe ».

Le recours croissant de nos dirigeants aux référendums, aux pétitions et aux médias sociaux pour légitimer leurs actions suggère l’émergence d’une tendance inquiétante vers la délégation du leadership et par conséquent de la responsabilité.

Au Royaume-Uni, le référendum ayant conduit au Brexit en est l’illustration parfaite, les dirigeants qui ont soumis ce sujet à un vote et ont mené une campagne pour la sortie de l’Europe ayant préféré ne pas en assumer les conséquences. L’illusion que les politiques peuvent tout simplement recueillir les préférences des citoyens et en faire des réalités menace de renverser l’idée même de la représentation politique. Dans une démocratie représentative, la mission des dirigeants doit être de tempérer les contributions et les réponses émotionnelles des citoyens plutôt que de favoriser la violence de la majorité. Autrement dit, la relation entre représentant et représenté doit être continue et doit impliquer un certain discernement des deux côtés.

Ainsi, il est nécessaire que des dirigeants réactifs et responsables recréent, étendent et se réapproprient l’espace toujours plus restreint que les populistes et technocrates actuels ont laissé entre eux et l’électorat. Cet espace est en passe de devenir le terrain de jeu de nouvelles formes de leadership politique. La bonne nouvelle, c’est qu’en parallèle de l’érosion de l’engagement politique conventionnel, on constate un développement de nouvelles formes d’expression démocratique et d’engagement politique.

«Citizen Lobbying: How Your Skills Can Fix Democracy» par Alberto Alemanno.

Ainsi qu’identifié par Pierre Rosanvalon, les citoyens ne perdent pas leur intérêt pour les affaires publiques. Bien au contraire. Le défi pour les dirigeants est alors de canaliser cet intérêt grandissant dans le processus démocratique par la création de nouvelles opportunités de participation, de co-création de mesures politiques et de contrôle des actes des dirigeants. Dans nos sociétés repolitisées, les représentants politiques qui réussiront seront ceux qui seront capables de transformer une méfiance croissante en vertu civique.

Mais cela nécessite des qualités personnelles qui manquent bien souvent à nos dirigeants. Parmi ces qualités, il y en a dix qui ressortent du lot.

La compassion et l’intelligence émotionnelle

Les dirigeants doivent être capables de se mettre à la place des autres. Si une empathie excessive peut altérer leur jugement, un peu de compassion et d’intelligence émotionnelle nourrissent la capacité des dirigeants à résoudre les problèmes et par la suite à maximiser leur influence sur la société.

Pour cela, il leur faut partager et ressentir la douleur et la souffrance des autres, mais aussi leurs joies et leurs bonheurs. Ils doivent sortir de leur bureau, passer davantage de temps dans la rue et lorsqu’ils naviguent sur Internet, ils doivent sortir de leur bulle protégée par des filtres.

L’intégrité et l’ouverture d’esprit

Les dirigeants doivent être au-dessus de tout soupçon avant, pendant et après l’exercice de leur mandat. Ils doivent s’engager à démocratiser l’accès aux partis politiques en les ouvrant aux citoyens issus de milieux non politiques ou atypiques, tels que l’entrepreneuriat.

Aujourd’hui, les barrières à l’entrée des partis politiques restent quasiment infranchissables et les coûts d’opportunité d’une vie politique sont encore plus colossaux. Une fois élus, les dirigeants doivent s’assurer de la transparence totale de leurs actions (par exemple en publiant la liste de leurs réunions, de leurs actions législatives et de leurs donateurs) et accepter différentes formes de contrôle citoyen (comme les conseils d’évaluation, les comités de surveillance ou les organismes d’enquête). Lorsqu’ils quittent leur poste, ils doivent résister à la tentation de monétiser leur réseau et leur expérience par des chassés croisés entre les secteurs public et privé.

L’équité et l’inclusivité

Si la plupart des électeurs ne connaissent pas leurs représentants élus, les lobbys et autres groupes richement dotés, organisés et bien introduits, eux, les connaissent toujours. Les dirigeants responsables doivent assurer une plus grande égalité des chances en ne prenant leurs décisions qu’après avoir écouté et compris tous les intérêts en jeu.

Pour cela, les dirigeants doivent aller au-delà de garantir une égalité formelle et soutenir activement la représentation de tous les intérêts en jeu dans le processus politique. Il suffirait pour cela d’apporter des ressources financières afin qu’elles soient transférées d’un public favorisé à un public défavorisé (notamment par l’imposition de frais de participation à des consultations publiques) et/ou en faisant la promotion de l’échange de compétences en puisant dans les réseaux de citoyens disposant d’un domaine d’expertise et qui aideraient bénévolement des associations de la société civile. La plateforme à but non lucratif que j’ai créée, The Good Lobby, qui a pour objectif de contrebalancer l’influence des grandes entreprises, n’en est qu’un exemple.

L’expertise fondée sur des preuves et données

Dans un monde où les ressources sont limitées, tout acte de leadership peut coûter cher, en particulier lorsqu’il a des conséquences imprévues. Afin de limiter ces risques, les dirigeants doivent s’engager à baser leurs décisions sur les donnés disponibles, plutôt que sur une idéologie. Gouverner avec responsabilité implique des actions compétentes, transparentes et fondées sur les faits, tout en étant prêt à démasquer les « marchands de doutes », ces experts qui se font passer pour des autorités objectives alors qu’ils servent les intérêts du monde de l’entreprise.

La cohérence et la sobriété

Les dirigeants doivent mener par l’exemple. Leur comportement au quotidien doit être en cohérence avec les valeurs qu’ils défendent. Alors que les inégalités se creusent plus que jamais, un style de vie sobre doit constituer la base de leur réussite et une protection contre les conflits d’intérêts. Ils doivent craindre la désapprobation sociale avant de craindre les sanctions pénales et éthiques. Etre dirigeant nécessité d’adopter des valeurs morales plus nobles et un comportement en cohérence avec ces valeurs.

Un leadership qui fonctionne nait d’interactions réactives, responsables et quotidiennes avec, et une exposition à, tout un ensemble de parties prenantes, dont des groupes organisés ou communautaires et les individus. C’est aussi et surtout en privilégiant une culture du contrôle citoyen que les dirigeants politiques protègent la société (et se protègent eux-mêmes) de leurs (propres) excès, améliorant ainsi leur capacité à tenir leurs promesses et à agir pour le bien commun.

Pour moi, il n’y a pas meilleur antidote au populisme que la présence de dirigeants à la fois réactifs et responsables.

Cet article est publié sur le site Knowledge@HEC