Le NutriScore, un étiquetage nutritionnel pour les aliments enfin reconnu par tous, ou presque…

Au rayon viennoiseries d'un supermarché, à Paris. Bientôt des codes couleurs simples permettront de repérer en un coup d'oeil la qualité nutritionnelle des produits. Si les fabricants les utilisent. Estelle Saget/The Conversation France, CC BY-SA

Le logo destiné à mieux informer les consommateurs sur la qualité nutritionnelle des biscuits, des pâtes et autres produits alimentaires a été sélectionné. Le 15 mars, la ministre de la Santé Marisol Touraine a annoncé par un communiqué de presse et une interview au quotidien Le Parisien que le format retenu pour l’étiquetage nutritionnel simplifié prévu par l’article 14 de la loi de modernisation de notre système de santé est le NutriScore. Appelé aussi logo 5 couleurs (ou 5C), il va du vert au rouge, en fonction de la qualité nutritionnelle du produit. Cette option a finalement été retenue parmi quatre propositions.

Le moment est venu, maintenant que l’arbitrage a été rendu, de repasser le film de l’âpre bataille livrée au cours des trois dernières années autour de cet enjeu majeur pour la santé publique. Une bataille qui, contrairement aux apparences, n’est pas encore terminée.

Une saga homérique de trois années

Il aura donc fallu trois ans d’une saga homérique pour que le NutriScore, développé par notre équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Eren) à l’université Paris 13 et proposé dès janvier 2014 dans un rapport remis à la ministre, soit enfin retenu officiellement. Il sera apposé par les fabricants qui le souhaiteront sur la face avant des emballages des aliments.

Le NutriScore, pour un produit classé en vert, la qualité nutritionnelle la plus grande. CC BY

Ce long délai n’est pas lié à un manque de bases scientifiques, au contraire. Les études se sont accumulées, soutenant à la fois l’algorithme attribuant une couleur donnée à un aliment donné (le moteur du véhicule, en quelque sorte) et sa forme graphique avec des codes couleurs simples (la carrosserie). En effet, des résultats issus de la recherche épidémiologique, d’études en économie expérimentale et de travaux de marketing plaidaient déjà pour son adoption.

Le retard à sa mise en place s’explique en partie par le calendrier législatif, mais d’autres éléments y ont contribué. Les industriels, par la voix de l’Association nationale des industriels alimentaires (ANIA), rapidement rejoints par la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), représentant des grandes enseignes de la distribution, ont d’abord fait valoir leur opposition au système NutriScore. Ils ont ensuite développé leurs propres alternatives à ce logo, souvent en l’absence de soutien de la part des scientifiques et bien souvent dans l’opacité.

Cette stratégie visant à proposer plusieurs alternatives étalées dans le temps pour « bloquer » la prise de décision politique a servi de support à une action de lobbying visant à exiger toujours plus de nouvelles démonstrations scientifiques. Les opérateurs économiques ont notamment réclamé que les différents systèmes proposés soient testés en « conditions réelles » d’achat par les consommateurs.

Une expérimentation en magasin, une autre en laboratoire

Face à cette pression pour obtenir de nouvelles preuves, le ministère de la Santé a mis en place deux études, dont une soutenue par les industriels et les distributeurs, pour comparer l’efficacité de quatre systèmes différents. La première a consisté à mener une expérimentation en magasin et la seconde, dans un laboratoire, en reproduisant les conditions réelles d’achat. Ces études ont comparé le logo proposé par les scientifiques (NutriScore), avec celui proposé par les distributeurs (SENS) et ceux proposés par les industriels (NutriRepères et NutriCouleurs).

Ces deux expérimentations ont conclu à une supériorité assez nette du NutriScore. Lequel n’entraîne jamais, contrairement aux autres systèmes, de dégradation de la qualité nutritionnelle des achats. À l’inverse, le NutriScore produit plus souvent que les autres, de façon statistiquement significative, une amélioration de cette qualité. Cet avantage est plus marqué encore lorsqu’on observe spécifiquement le comportement des consommateurs qui achètent les produits les moins chers, ou les consommateurs les plus défavorisés. Le NutriScore apparaît donc comme « le plus efficace » des quatre.

Ces résultats récents confirment les nombreux travaux épidémiologiques publiés au cours des années précédentes dans des revues scientifiques internationales.

L’ensemble des données scientifiques conforte donc l’intérêt du NutriScore, apportant un faisceau de preuves convaincant sur son impact potentiel dans le cadre d’une politique de santé publique plus large.

Un décret annoncé pour début avril

À première vue, les dés semblent être définitivement jetés pour le NutriScore. Tous les arguments scientifiques convergent, même ceux issus d’expérimentations exigées par les industriels et les distributeurs. Rappelons que les opérateurs économiques ont été associés plus particulièrement à l’expérimentation en « conditions réelles » dès le stade de la conception, puis pour sa mise en place et son déroulement… L’ensemble de ces résultats a amené la ministre de la Santé à trancher en retenant le NutriScore pour son projet de décret, désormais annoncé pour début avril.

On ne voit pas bien ce qui pourrait encore être demandé. Le NutriScore a été fortement soutenu par les sociétés savantes qui ont rédigé, au cours des trois dernières années, des communiqués de soutien et lancé diverses pétitions ; par les associations de consommateurs, qui ont même publié des tests grandeurs nature dans leurs revues ; par les citoyens, qui ont lancé une pétition ayant recueilli plus de 250 000 signatures sur Internet – du jamais vu pour une « simple » mesure de santé publique…

Le Haut conseil de la santé publique (HCSP) a également rendu un avis en août 2015, concluant que seul le logo à 5 couleurs répondait aux critères attendus d’un système d’information nutritionnel complémentaire par rapport aux logos implémentés ailleurs dans le monde. Pour mémoire, l’agence Santé Publique France (ex-INPES) avait testé, auprès d’un échantillon de la population française, différents formats de logo à cinq niveaux de couleurs afin d’identifier le plus pertinent en termes de compréhension, de perception et d’impact potentiel sur les consommateurs et sur l’image des marques. C’est cette étude qui avait abouti au format définitif du NutriScore, finalement retenu par la ministre.

Un logo soutenu par l’Organisation mondiale de la santé

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est venue apporter un soutien de poids au NutriScore, louant dans un communiqué publié le 22 mars la position de la France :

« La décision prise récemment par la France de recommander le système NutriScore, un étiquetage pratique doté d’un logo en couleur permettant aux consommateurs de s’informer d’un seul coup d’œil de la valeur nutritionnelle des aliments, constitue une avancée importante pour la nutrition dans la Région européenne de l’OMS[…] La France a très largement fondé sa décision sur les données probantes disponibles à ce sujet, une démarche qui mérite d’ailleurs d’être saluée. Les autorités ont notamment pris en compte une étude qui compare la validité de quatre systèmes différents d’étiquetage nutritionnel, et ont conclu que le système NutriScore était le mieux adapté aux consommateurs[…] Le bureau de l’Europe de l’OMS félicite la France pour cette initiative qui valorise les systèmes d’étiquetage favorables au consommateur. »

Devant ce consensus dépassant nos frontières, on pourrait s’attendre à ce que les industriels et distributeurs qui ont combattu vigoureusement le NutriScore finissent par entendre la demande de la société et se rangent aux arguments scientifiques. On s’y attendrait d’autant plus que ce sont eux qui ont demandé les études complémentaires ayant validé le NutriScore. Études qu’ils avaient annoncées comme une condition à leur ralliement au futur logo nutritionnel…

Il n’en est rien. À ce jour ni l’ANIA, ni la FCD n’ont accepté le « verdict » des études – au moins aussi incontournable que le verdict des urnes. Est-ce parce que les résultats ne les satisfont pas ? Le groupe Intermarché et la société Fleury-Michon se sont engagés publiquement à apposer le NutriScore sur l’ensemble de leurs produits. Il faut saluer la décision de ces deux groupes d’entreprendre une telle démarche de santé publique. Mais deux opérateurs, c’est bien peu. On ne peut que regretter qu’ils soient les seuls, à ce jour, à se positionner dans ce sens.

Une appli disponible pour les consommateurs

On peut d’ores et déjà compter sur les consommateurs pour faire pression sur les industriels, de sorte qu’ils finissent par jouer le jeu, comme l’a rappelé la ministre de la Santé lors de l’annonce du choix du NutriScore. Si les marques qui apposent le logo connaissent un plus grand succès auprès des acheteurs, les autres industriels suivront. À l’inverse, ceux qui ne l’apposeront pas prendront le risque d’être suspectés de cacher la réalité nutritionnelle de leurs produits.

C’est de toute façon une tentative illusoire de refuser de jouer la carte de la transparence. Car des applications disponibles sur smartphone comme celle d’Open Food Facts permettent déjà, en scannant le code-barre des aliments, de connaître leur couleur au NutriScore, même si le fabricant ne l’indique pas sur l’emballage !

Il reste, pour transformer le choix du NutriScore en réelle victoire pour les consommateurs, deux challenges à relever. Le premier : que les industriels et distributeurs apposent ce logo sur leurs produits vendus en France – une pétition a été lancée par des consommateurs pour les y pousser.

Le NutriScore, futur logo européen ?

Il en existe un second : que le système NutriScore porté par la France devienne européen, et même obligatoire. En effet, il ne peut être que facultatif actuellement, compte tenu du règlement européen INCO. Une autre pétition a été lancée à cette fin auprès du président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker.

La mise en place du NutriScore sur les emballages des aliments est une mesure utile au consommateur pour orienter ses choix vers des aliments de meilleure qualité nutritionnelle. Elle est aussi un moyen de pousser les industriels à reformuler la composition des aliments qu’ils produisent pour se trouver mieux placés dans l’échelle des couleurs. L’apparition du logo sur les produits en France sera une victoire particulièrement emblématique du fait que les lobbies, pour une fois, n’auront pas eu le dernier mot. Si toutefois l’opération n’est pas contrariée par un ultime rebondissement. Car à ce jour, l’arrêté est annoncé… mais toujours pas sorti.