Le report des élections au Nigeria alimente les doutes sur l’honnêteté du scrutin

Le 14 février, dans la localité de Jimeta (Etat de l'Adamawa), dans le nord-est du pays. Luis Tato / AFP

Comme l’a annoncé la Commission électorale nationale indépendante, à quelques heures du scrutin prévu initialement le 16 février, le Nigeria a reporté ses élections. Les scrutins présidentiel et parlementaire doivent avoir lieu ce 23 février, et ceux du gouverneur et des assemblées des États le 9 mars.

La Commission électorale avait trois ans pour se préparer. Le report peut donc être considéré comme une preuve d’incompétence et d’inefficacité. C’est la première fois depuis 1999 – quand le pays s’est affranchi du régime militaire – qu’une commission électorale nigériane échoue de manière aussi spectaculaire.

Certes, ce n’est pas la première fois qu’une élection est reportée au Nigeria. Mais les raisons invoquées les fois précédentes – comme la menace représentée par Boko Haram – semblaient alors plus légitimes.

Cette fois, la Commission électorale a invoqué une question de logistique. Ceci en dépit du fait que, 24 heures avant le scrutin, tout était en place pour le déroulement des élections.

Un report prémédité ?

Le report pose donc un certain nombre de questions. Les problèmes logistiques étaient-ils prévisibles et évitables ? Qu’est-ce qui sera fait pour garantir la conservation en lieu sûr du matériel électoral envoyé à divers bureaux de vote ? Comment cela affectera-t-il les petits partis politiques, aux ressources limitées, qui comptaient sur des élections aux dates prévues ? Et la participation future de millions de Nigérians qui se sont rendus dans leur localité d’origine pour voter et pourraient ne pas être en mesure de revenir aux nouvelles dates prévues ?

En conséquence, la décision a entaché la confiance de nombreux Nigérians. Depuis des mois, différents partis et analystes politiques débattaient sur la capacité de la Commission à mener un scrutin efficace, un sentiment renforcé aujourd’hui.

Des membres des principaux partis politiques – le parti au pouvoir, All Progressives Congress (APC), et le principal parti d’opposition, People’s Democratic Party (PDP) – s’accusent déjà mutuellement d’essayer de truquer les élections.

Dans son communiqué de presse, l’APC a déclaré que les partisans du PDP savaient, à la veille des élections, que le scrutin serait reporté. La stratégie du PDP aurait toujours été d’orchestrer le report des élections, comme en 2015, lorsqu’il était au pouvoir.

Selon le PDP, en revanche, le report des élections est le signe que le parti au pouvoir a peur de les perdre. Il assure que son adversaire manigance pour truquer le scrutin.

Ces allégations de part et d’autre renforcent l’idée qu’il est presque impossible d’organiser des élections libres et honnêtes au Nigéria. Elles confortent ceux qui affirment depuis longtemps que le processus électoral travestit souvent la volonté du peuple.

Un nouveau record établi

La plupart des Nigérians pensent que la fraude est une stratégie très répandue dans les cercles politiques du pays. Or ce report, à quelques heures seulement du scrutin, établit un nouveau record.

Mais, répétons-le, ce n’est pas la première fois qu’un tel scénario se produit. Une semaine avant la présidentielle de 2015, le scrutin avait été reporté de six semaines après que l’ancien président de la Commission électorale eût annoncé que l’armée aurait besoin de plus de temps pour gérer la menace Boko Haram dans l’État de Borno.

En 2011, les élections avaient déjà été reportées alors que le scrutin parlementaire avait pourtant commencé dans certains États. Raison invoquée : le déploiement tardif du matériel électoral.

Certains avaient interprété ce report comme une tentative d’affaiblir le principal parti d’opposition. Bien que cela n’ait jamais été démontré, il avait alimenté le sentiment général de méfiance des Nigérians vis-à-vis du processus électoral.

Redorer son blason

Tout le monde n’est pas convaincu de la capacité de la Commission électorale à organiser des élections libres et honnêtes. Certains partis politiques se disent confiants, tandis que d’autres réclament la démission de son président.

Une affiche du parti au pouvoir, le 19 février 2019, à Abuja, la capitale fédérale. Pius Utomi Ekpei/AFP

Quoi qu’il en soit, la Commission devra faire des miracles pour redorer son blason. Les Nigérians devront ainsi être précisément informés de ce qui s’est passé, au vu des trois ans de préparation dont disposait cette institution.

Il faudra également déterminer quels États étaient insuffisamment prêts, et ce qu’ils comptent faire pour remédier à la situation avant les nouvelles élections.

La Commission doit également garantir aux Nigérians que le matériel déjà transféré dans les bureaux de vote sera conservé en lieu sûr.

Ce report a également de sérieuses implications pour les électeurs qui ont dû s’absenter de leur travail pour aller voter dans leur région d’origine et qui n’auront peut-être pas le temps ni l’argent de participer à un nouveau scrutin.

En outre, le report a perturbé la vie des travailleurs et des entreprises qui ont perdu de l’argent et continueront d’en perdre jusqu’à la fin du cycle électoral.

Un problème de compétences

Si la Commission a effectivement reporté l’élection présidentielle pour des raisons logistiques, la compétence de ses fonctionnaires doit être examinée.

On a beaucoup mis l’accent sur leur indépendance supposée. Mais plusieurs groupes de défense des droits civiques ont déjà souligné que la nomination du président de la commission électorale à la discrétion du Président posait question.

En réalité, le problème se situe peut-être ailleurs : on a prêté trop peu d’attention à la compétence technique des fonctionnaires de la Commission.

Ce sont souvent des professeurs ou des juges à la retraite qui n’ont manifestement pas la capacité technique de diriger un organe comme la Commission où la logistique joue un rôle déterminant dans le bon déroulement des élections.

À l’avenir, l’Assemblée nationale devra prendre plus au sérieux la sélection des responsables chargés d’organiser des élections au Nigeria.


Traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast for Word.

This article was originally published in English