Le tombeur de Dilma Rousseff sera-t-il en mesure de gouverner le Brésil ?

Michel Temer, Dilma Roussef et Lula. En 2010, au temps de l'entente cordiale. Michel Temer/Flickr, CC BY

La crise brésilienne a mis en évidence la complexité et l’opacité de son système politique. Jusqu’il y a quelques semaines, la presse internationale portait son regard – et sa critique – sur le Parti des travailleurs (PT), celui de la Présidente Dilma Rousseff et de l’ancien président Lula. L’impopularité de la Présidente, les mauvais résultats de l’économie et une opinion publique exaspérée par l’avalanche d’allégations de corruption drainaient alors l’attention des journalistes.

Cependant, avec l’avancement de la procédure de destitution de la Présidente au Congrès, ainsi que l’augmentation du nombre de personnalités impliquées dans le scandale Petrobras (y compris de membres éminents de l’opposition), l’angle de la couverture médiatique a évolué. Il a notamment mis en évidence la difficulté pour la (le) Présidente (Président) de diriger un pays tout en étant minoritaire au sein du Parlement. Une réalité que le politologue brésilien Sergio Abranches a baptisé le « présidentialisme de coalition ». Parallèlement, cette crise a révélé l’extrême promiscuité entre l’argent et la politique au Brésil, incarnée par la figure d’Eduardo Cunha, Président de la Chambre des députés démis de ses fonctions début mai.

Le député et ex-président de l’Assemblée démissionnaire Eduardo Cunha, impliqué dans des scandales de corruption. PMDB/Flickr, CC BY

Suite à la décision des parlementaires, l’intérim de 180 jours de Michel Temer à la tête de l’État a donc commencé. De ce fait, le Parti du Mouvement démocratique brésilien (PMDB) – la formation du Président par intérim – attire l’attention des observateurs politiques. Est-ce que ce dernier sera en mesure de diriger un gouvernement capable de donner des réponses immédiates sur le plan économique, de construire une majorité politique solide et stable au Congrès, et de donner une liberté totale aux enquêtes menées par la justice dans le scandale Petrobras ? Aura-t-il l’audace de mener à bien la réforme du financement de la vie politique, ainsi que celle des partis, bien qu’il ait été le principal bénéficiaire de ce système ?

Gâteau ministériel

Vu de manière superficielle, il est possible de dire que le PMDB n’a jamais cessé de gouverner le Brésil – que ce soit depuis le palais du Planalto (siège de la Présidence entre 1985 et 1990), depuis l’esplanade des Ministères à Brasilia (sauf pour les deux premières années du premier gouvernement Lula), et – en particulier – depuis la plupart des États et des municipalités du Brésil. Le PMDB est en effet le parti disposant du plus grand nombre d’élus locaux au Brésil. Cet ancrage dans les territoires lui a permis d’élire de nombreux parlementaires – ce qui lui offre la possibilité d’exiger une part importante du gâteau ministériel au sein de tout gouvernement (qu’il soit de droite comme de gauche).

Mais, plus que « gouverner » le pays, le PMDB est devenu au gré des alternances le vrai « faiseur de roi » des majorités au Parlement. Ce positionnement atypique a permis à ce parti de jouir de l’usufruit du pouvoir sans avoir à assumer les coûts politiques de son exercice. Le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) – issu d’une scission du PMDB – et le PT ont toujours favorisé un projet politique national. Par conséquent, ils ont consenti à octroyer des positions clés au sein de la machine gouvernementale aux partis membres de la majorité pour mieux conserver le leadership sur l’orientation politique de la coalition au pouvoir.

À l’inverse, les leaders du PMDB ont toujours négocié séparément leurs positions dans la machine publique, prenant en compte des rapports de force au niveau local tout en respectant une division tacite – mais bien réelle – entre les groupes parlementaires du Sénat et de la Chambre des députés.

Le vice-président, calife à la place du calife. Michel Temer/Flickr, CC BY-SA

La multiplicité des agendas et la fragmentation territoriale du PMDB, couplée au manque de charisme de son leadership, ne l’empêchent pas de prospérer, bien au contraire. C’est paradoxalement lorsqu’il est uni que ce parti apparaît fragile ou fracturé. Mais aujourd’hui, c’est le PMDB – et plus particulièrement son président d’honneur, Michel Temer – qui doit donner l’orientation politique du gouvernement. Or même si ce parti est la première force politique au Parlement, il n’en demeure pas moins minoritaire (tout comme le PSDB et le PT en leur temps). Le PMDB sera-t-il prêt à se sacrifier pour favoriser la gouvernabilité du pays, alors même que ce parti a toujours prospéré en étant divisé et en faisant monter les enchères vis-à-vis du gouvernement ?

Un président par intérim « illégitime »

L’économie – la principale préoccupation des Brésiliens – sera sans aucun doute le premier défi du gouvernement intérimaire. Ce dernier devra faire face à un autre sujet de préoccupation majeure : une bonne partie de la direction du PMDB, ainsi que trois des ministres du gouvernement Temer, font l’objet d’enquêtes dans l’affaire Petrobras. Or, contrairement à 2003, lorsque Lula avait non seulement la légitimité des urnes, mais aussi la force politique pour imposer à son parti et aux partis de sa coalition l’adoption de mesures impopulaires, une partie non négligeable de l’opinion publique considère aujourd’hui Michel Temer comme un président « illégitime ».

En outre, Michel Temer devra faire face au Parlement à la même majorité parlementaire qui a refusé de mettre en œuvre les mesures d’austérité proposées par Dilma Rousseff au cours de l’année 2015.

Dans son livre Le guépard, qui décrit les blocages de la haute société sicilienne, l’écrivain italien Giuseppe Lampedusa écrit : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Incarnation des représentants de l’élite aux commandes, le PMDB a su tirer profit de cette séquence politique pour se perpétuer au pouvoir, et par conséquent éviter que le régime évolue. Encore faudrait-il que le peuple brésilien soit d’accord avec cela.