Le vrai piège de l’intelligence artificielle : la disparition du corps

« Charlie don’t surf », une œuvre de Maurizio Cattelan (1997). Fondation Louis Vuitton

Dans le film Her de Spike Jonze, Scarlett Johansson n’est présente que par sa voix. Son corps n’apparaît pas une seule seconde. Elle donne sa voix à un des acteurs principaux du film : un « système d’exploitation ». Elle est une intelligence artificielle qui n’existe dans le film que par cette voix.

Face à un chatbot, défaite assurée

Dans l’histoire qui nous est contée, la pauvreté de l’activité du personnage principal incarné par Joaquin Phoenix est frappante. S’il se déplace chez lui et occasionnellement en ville, pour le reste, il ne fait rien de ses journées, sinon parler sans fin. Rien avec son corps : sport, danse… Rien de ses mains : musique, cuisine, bricolage… Aucune de ces activités qui demandent un apprentissage avec d’autres pour faire face à des situations réelles complexes voire nouvelles, sans mode d’emploi et grâce à des gestes précis et sûrs.

Le scénario du film fait alors de ce personnage une proie évidente pour une intelligence artificielle qui n’a ni corps ni mains, qui ne fait que parler et qui est partout sans trêve. Il ne s’agit entre eux que de traiter, d’échanger une information aisément numérisable, ce qu’est toute expression orale ou écrite de notre pensée, au moins quant à son contenu.

En compétition avec un bot, nous n’avons simplement aucune chance. Les jeux comme le Go, les échecs sont évidemment perdus pour toujours. Et la liste s’allonge des professions dont l’activité est pour une part importante prise en charge par des bots. C’est par exemple une interrogation prégnante pour les avocats. Récemment, un bot a surclassé 80 % des étudiants au concours d’entrée dans une université à Tokyo. Résultat en fait sans surprise puisque tout ceci est formaté pour une acquisition de connaissances qui permettent de mesurer et de trier sans nuances. Ce qui s’appelle communément le bachotage. Mais ces échanges d’information numérisables sont loin d’épuiser la totalité de notre relation aux autres et au réel. Loin de là, en réalité.

Une IA peut-elle être montagnarde ?

Il est des terrains de jeu sur lesquels l’intelligence artificielle, fût-elle équipée de robots, ne part pas (encore) gagnante, même si les progrès sont rapides et (très très) impressionnants.

Par exemple, à Grenoble, sur le campus de l’université, il n’est pas rare de rencontrer un étudiant qui est non seulement un étudiant mais aussi, à lui seul, un skieur, un montagnard et un grimpeur, un cycliste, un nageur et un coureur. Il peut aussi, toujours à lui seul, être musicien et/ou danseur. Toutes ces activités rassemblées chez une seule personne, et pas seulement chez des étudiants bien sûr, c’est certes rare, mais ça existe. Probablement encore plus rare, s’il est de surcroît, un artiste, un créateur… mais toujours possible. J’ai des noms.

« Our English majors study physics » déclare l’Université de l’Utah au pied des montagnes rocheuses avec la station de ski Snowbird à coté.

Face à cette polyvalence humaine, on devrait attendre l’IA quelque temps. D’autant plus, peut être, si nous évitons de nous trouver « super performants » en nous transformant nous-mêmes en robots spécialisés dans une seule activité facilement mesurable et à l’environnement simplifié en vue de la compétition…

Ma vision du potentiel du corps humain, de sa capacité à créer ses propres activités, de ses métamorphoses toujours nouvelles, est très largement inspirée par les écrits de Michel Serres. Il nous aide à penser la place du corps dans le monde aujourd’hui. Il dit ainsi, dans Variations sur le corps :

« Écrites en éloge des professeurs d’éducation physique et des entraîneurs, des guides de haute montagne, des athlètes, danseuses, mimes, clowns, artisans et artistes… ces Variations décrivent les métamorphoses admirables que leur corps peut accomplir. Les animaux manquent d’une telle variété de gestes, postures et mouvements ; souple jusqu’à la fluidité, le corps humain imite à loisir choses et vivants ; de plus il crée des signes. Déjà là dans ces positions et métamorphoses, l’esprit, alors, naît de ces variations. Les cinq sens ne sont pas la seule source de la connaissance : elle émerge, en grande part, des imitations que rend possibles la plasticité du corps. En lui, avec lui et par lui commence le savoir. Du sport à la connaissance, il passe de la forme au signe, pour s’envoler en corps glorieux. Qu’est-ce que l’incarnation ? Une transfiguration ».

Et il ajoute dans cette vidéo, à l’appui de son argument sur ce corps qui se transforme, se métamorphose, crée sans fin de nouveaux gestes, les apprend et les partage :

« Mais, voyons, au fond, l’essentiel, c’est le danseur. »

Nous ne sommes échangeables avec rien

Ainsi, la question n’est probablement pas tant une compétition avec les robots et l’IA, que la nécessité, pour être entièrement nous-mêmes, de toujours enrichir notre contact avec le réel grâce aux possibilités infinies de notre corps. Comment vivons-nous la richesse et la diversité générées par notre interaction physique avec cette scène matérielle dans laquelle nous vivons ? Nous sommes des corps qui se recréent au monde en permanence dans les mouvements et les gestes. À ce jeu, pour nous-mêmes, nous sommes échangeables avec rien. Rien ne peut prendre une place qui est l’invention continue de notre propre façon d’être au monde.

Et, même s’il semble que nous ayons quelques difficultés à le considérer ainsi quand il s’agit du corps, c’est peut-être alors d’abord une question d’éducation et d’apprentissage. Le plus souvent nous nous empressons d’immobiliser de longues heures les jeunes corps pour remplir les têtes. Je demande pardon à mes collègues enseignants pour la photo de « Charlie don’t surf » de Maurizio Cattelan. Je n’ai pas pu résister.

Autour de Grenoble, les danseurs de la compagnie Sylvie Guillermin dans des collèges travaillent avec des enseignants et proposent avec succès la danse contemporaine à des élèves. Ils leur font ainsi explorer comment leur façon d’être au monde avec les autres, corps compris, les amènent à comprendre qu’ils sont des intelligences mouvantes. Ils les conduisent à expérimenter l’infinie diversité à laquelle nous avons accès par nos mouvements et nos gestes. Chacun ramenant son corps, donc.

« Qu’est-ce une résidence d’artiste en milieu scolaire ? » demande la compagnie Sylvie Guillermin.

Pour ma part, les chorégraphes Yoann Bourgeois et Loic Touzé, l’artiste plasticien Julien Prévieux m’ont (re)montré, par l’expérience et le travail en commun, combien la création artistique peut conduire une exploration sans équivalent du monde par le corps. J’ai vécu ces expériences d’abord avec un regard de scientifique. C’était plus confortable… Mais même avec cet engagement limité, ce fut aussi lumineux.

Comme l’a été sur ce même sujet, la découverte du mouvement Gaga de Ohad Naharin grâce à Anat Meruk que je remercie ici.

Cependant, si l’on se fonde sur les données disponibles au sujet de l’exposition massive des enfants aux écrans dès le plus jeune âge, il semble que cette déconnexion du réel soit pourtant ce à quoi le digital grand public nous conduise, comme dans le film HER. Les corps sont conduits, par l’omniprésence de la technologie, à s’immobiliser seuls, de leur plein gré et sans contrainte. Quelque 20 ans plus tard, Maurizio Cattelan va-t-il nous proposer la version 2.0 de son œuvre ?

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