L’économie numérique est une industrie lourde (1) : donner ces données

Climate Computing Facility, Goddard Space Flight Center, Greenbelt, Maryland. ep_jhu/Flickr, CC BY-NC

Mais pourquoi donc devrions-nous (re)parler de matérialité dans une économie clairement présentée comme dématérialisée ?

Nous voudrions simplement replacer la diversité des dimensions matérielles de l’économie numérique au centre du débat. L’idée n’est surtout pas de nier les avancées, les apports et les opportunités liées au numérique mais plutôt de clarifier un discours qui ne parlerait que de dématérialisation, de nuage et de virtualisation. Cet affichage dématérialisé d’une économie qui l’est de moins en moins est a minima un euphémisme et au pire un abus de confiance. La réalité est toute autre, il est en effet tout à fait logique que plus la dématérialisation des contenus – données, fichiers, flux – avance, plus la matérialisation des contenants – terminaux personnels, usines à données, réseaux – progresse.

Cette matérialité, ses enjeux et ses impacts restent toutefois assez peu abordés dans les publications. Les internautes, les opérateurs, les réseaux sociaux et professionnels, les académiques, les praticiens, les autorités de régulation, voire même les lanceurs d’alerte eux-mêmes évoquent assez peu la paradoxale influence de la dématérialisation des activités sur la matérialité des impacts environnementaux et sociétaux ; exceptés parfois des acteurs très divers comme ademe.fr, greenit.net, alliancegreenit.org, usine-digitale.fr, computerworld.com ou encore des institutionnels [valoffre.caissedesdepots.fr, voire des revues de référence MIS Quarterly ou SIM.

De quoi parlons-nous trop et de quoi ne parlons-nous pas assez ?

Il est certes spectaculaire de parler du milliard de dollars gagné par Alibaba (plate-forme chinoise regroupant l’offre de plus de dix millions d’entreprises) en huit minutes le 11 novembre dernier lors du « Jour des Célibataires » (Guanggun Jie). Il est également médiatique d’évoquer les deux milliards et demi de dollars engrangés par le commerce électronique nord-américain sur les deux seules journées de Thanksgiving et du Black Friday l’an passé. Il nous paraît cependant dangereux à terme de déconnecter totalement le virtuel du réel, la dématérialisation des contenus de la matérialisation des contenants et le numérique du climatique !

Verne Global Data Centre, Islande. Tom Raftery/Flickr, CC BY-NC-SA

Pour faire simple, selon un éditorial de juin 2015 de greenit.fr, un quart de la production mondiale de gaz à effet de serre imputable au numérique provient des usines à données, un autre quart provient des réseaux et la moitié restante des utilisateurs eux-mêmes. Notons que ces quelques milliers d’usines à données réparties de par le monde ponctionnent environ un cinquantième de l’électricité mondiale. Soulignons également, que les quelques milliards d’internautes que nous sommes consomment, chacun, annuellement trois mille litres d’eau, deux cents kilogrammes de gaz à effet de serre et deux cents kilowattheures d’électricité…

C’est bien la réalité de cette matérialité que nous voulons aborder dans cet article centré sur les effets induits par l’imposant et croissant volume de données en circulation dans le monde numérique. Nous ne nous attarderons donc pas sur leur intérêt, ni sur leur pertinence, ni sur leur utilité, ni même sur les réseaux qui les transportent, ni sur leur impact en termes de santé publique et de pathologies émergentes (pathologie type électro-hyper-sensibilité)… nous ne nous intéresserons ici qu’à la volumétrie des données et la matérialité des supports sur lesquels elles sont stockées, traitées et diffusées.

L’économie numérique, quelle durabilité ?

Pour mener à bien cette clarification nous avons choisi d’aborder explicitement la question de la durabilité de l’économie numérique. En limitant le recours aux chiffres, aux anglicismes et aux dimensions purement technologiques. Nous mobiliserons ainsi plutôt le terme de Mégadonnées que celui de Big Data même si les deux sont discutables. Il en est de même pour le terme d’Usines à données à la place de Datacenters. Pour schématiser notre démarche, nous acceptons de perdre en précision pour gagner en pertinence. Nous pensons justement que le coût de l’extrême, immédiate et inutile précision des données accessibles est l’un des écueils les plus pernicieux du numérique mais également l’un des plus tardivement abordés dans les publications (Melville, 2010).

Il apparaît en effet que les coûts de surqualité liés au numérique, par exemple ceux qui sont dus à un excès de précision ou de volume, sont à l’origine de bon nombre de malentendus, de paradoxes et de coûts induits. La non prise en compte de ces coûts directs, indirects, cachés et/ou d’opportunité, inhérents à toute activité numérique, nuit à la pertinence de nos diagnostics sur les impacts et sur l’avenir de ces écosystèmes qui n’ont bien souvent de virtuels que le nom.

Comment ne pas se poser de questions sur les aspects matériels du numérique lorsque les fameux trois V du monde des mégadonnées – vélocité, variété et volume – renvoient tous les trois à la problématique du transport et de l’entreposage des données ?

Rédiger et envoyer un courrier électronique à une liste de cinquante destinataires n’est ni dématérialisé, ni virtuel, ni gratuit, ni indolore pour la planète. De même, visionner en flux direct un film ou un match de football d’une heure trente à partir d’une plate-forme située à quinze mille kilomètres n’est pas un acte sans conséquence. Déclencher une requête sur un moteur de recherche proposant trois millions de résultats est réellement une consommation de ressources qui n’est pas sans impact.

La vie numérique. Whatknot/Flickr, CC BY-NC-ND

De l’économie avec des numéros à l’économie numérique

L’économie numérique est peu ou prou assimilable à l’ensemble des activités humaines qui reposent sur la collecte, le stockage et l’exploitation d’un carburant très particulier – les données – composé de milliards de 0 et 1. Ces séquences à deux chiffres sont le fruit du codage sous forme numérisée – et non plus analogique – de signaux bruts provenant de phénomènes, naturels ou non. Ces signaux eux-mêmes ont été « cueillis » par des dispositifs technologiques – les capteurs – puis codés, stockés et historisés au sein d’applications.

Ce codage numérique par l’intermédiaire d’un clavier – et des doigts des informaticiens à l’origine de l’économie digitale – ou d’un logiciel robot remplit donc un nouveau type d’application utilitaire que nous pouvons nommer une base de données – le réservoir – sachant que données y prendra toujours un s. Ce réservoir va alors alimenter d’autres applications plutôt fonctionnelles qui seront chargées des calculs, du traitement et de l’exploitation – le moteur, le cerveau, le logiciel – c’est-à-dire de la transformation des données en informations plus ou moins intelligibles, intègres et fiables mais pas forcément pertinentes et encore moins utiles !

Les problématiques liées à la crédibilité – légitimité de la source –, à la pertinence – capacité à répondre à la question posée – ou à l’utilité – contribution à la prise d’une décision – des informations produites à partir de ces données ne sont donc pas abordées dans cet article. Nous nous concentrons essentiellement sur la volumétrie c’est-à-dire la production et la circulation de ces données à l’origine d’information tout en s’inquiétant car la plupart d’entre elles sont probablement inutiles et coûteuses

Puis vient la question délicate de la diffusion de ces informations au travers des différents réseaux qui irriguent la planète. Ensuite, vient la question de leur confrontation à une réalité, à des expérimentations et à des critiques pour faire émerger des connaissances – comme un socle d’informations partagées à un instant t – et enfin, émergera la question du partage et de l’adhésion à certaines de ces connaissances – devenues valeurs – pour fabriquer une culture, une communauté, une société.

Signaux, données, informations, connaissances, cultures…les s sont importants dans cette séquence car ils montrent la diversité des cheminements possibles dans l’arborescence du numérique par le truchement de l’hypertexte et de la lecture en profondeur autant qu’en surface.

Commerce… électronique. Garfield Anderssen/Flickr, CC BY

Pour ce qui concerne les organisations humaines, les données apparaissent à la frontière entre les domaines d’application des sciences de l’ingénieur, chargées de capter et coder les signaux, et les sciences humaines et sociales qui sont chargés de les transformer en informations, en connaissances, en cultures et – parfois – de les exploiter afin de créer de la valeur, des richesses, de l’activité…

L’économie numérique est donc une économie dont les données sont l’unique carburant.

Le malentendu qui risque de gangrener l’économie numérique

La question centrale est celle de la durabilité de l’économie numérique où la dématérialisation semble être tellement généralisée qu’elle n’a plus ni sens ni coûts ni impact. Cependant, les profondes conséquences de la production et de la consommation croissantes de ces données dans la plupart des activités humaines ne sont toujours pas une préoccupation majeure. Ainsi, la croissance effrénée du stock de données continue. Environ, la moitié des données disponibles actuellement dans le monde a moins d’une année d’existence. La production numérique continue de s’affoler notamment au travers des capteurs technico-scientifiques (météorologie, astronomie, militaire…) et de nos quatre milliards de téléphones portables (video, photo, géolocalisation, réseaux sociaux…). Toutefois, ces données brutes et variées ne sont pas suffisamment structurées et elles ne sont donc pas exploitables en l’état. Il faut les traiter à nouveau pour produire de nouvelles données – des mégadonnées – qui, elles, deviendront plus facilement utilisables.

Derrière ces machines et ces réseaux, il y a du matériel et derrière ces données et mégadonnées, il y de la matérialité. La matérialité est un concept largement et habilement mobilisé pour appréhender les organisations, au même titre que la sociomatérialité pour explorer les technologies de l’information, mais ils sont assez peu mobilisés pour décrypter les organisations numériques.

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