Les approvisionnements de pétrole et de gaz à l’heure de la crise turque

50 000 navires marchands font transiter chaque année des millions de tonnes de pétrole sur le Bosphore. Bertl123/shutterstock

Les conséquences et les enjeux du coup d’État militaire raté qui visait, dans la nuit du 16 au 17 juillet dernier, à renverser le président Recep Tayyip Erdogan dépassent largement les frontières de la Turquie. La position centrale qu’occupe ce pays dans le domaine du transport du pétrole et du gaz donne en effet à cet événement une dimension géopolitique.

À cheval entre l’Europe et le Moyen-Orient, la Turquie, avec ses voies d’exportation reliant l’Asie centrale au reste du monde, représente un hub de plus en plus incontournable dans l’acheminement des ressources énergétiques.

Suite au coup d’État manqué, le transport maritime sur le Bosphore – permettant de relier la mer Noire à la Méditerranée – a ainsi été stoppé pour des raisons de sécurité, avant d’être réouvert assez rapidement. Si la circulation des hydrocarbures n’a donc été que très peu perturbée par cette tentative de putsch, la perspective d’une instabilité politique prolongée fait néanmoins redouter des problèmes dans l’acheminement de ces matières premières.

Le pétrole d’Irak et d’Azerbaïdjan

Deux pipelines majeurs traversent la Turquie pour atteindre le port pétrolier de Ceyhan, situé sur le côté méditerranéen du pays. L’un démarre de Baku, la capitale de l’Azerbaïdjan, un pays très riche en pétrole, puis traverse la Géorgie. L’autre, qui apporte le pétrole en provenance de Kirkouk dans le nord de l’Irak, a déjà connu des perturbations suite aux combats impliquant l’État islamique et les rebelles kurdes et aux conflits entre Bagdad et le gouvernement kurde.

Lorsque ces deux pipelines fonctionnent à plein régime, ils peuvent acheminer un total de 2,7 millions de barils par jour (l’offre pétrolière mondiale s’établissant à plus de 88 millions de barils par jour).

Située à l’embouchure de la mer Noire, la Turquie joue également un rôle essentiel dans le commerce pétrolier maritime. C’est ainsi 3 % de la production pétrolière mondiale et de ses dérivés qui transite, en provenance de Russie, d’Ukraine et d’Asie centrale, par le Bosphore.

Les pipelines turcs relient l’Europe à l’Asie centrale, la Russie et le Moyen-Orient. US Energy Information Agency

Le gaz russe

La Turquie constitue d’autre part une plateforme de transit de premier plan pour les importations de gaz naturel en Europe. Le gazoduc Blue Stream, qui traverse la mer Noire en provenance de Russie, a ainsi transporté 14,7 milliards de m³ de gaz en 2013, soit 9 % du gaz que Moscou a fourni à l’Europe cette même année. La construction de Blue Stream date du début des années 2000, pour faire face aux difficultés d’approvisionnement grandissantes touchant le gaz qui transitait alors par l’Ukraine et le Bélarus. La récente crise ukrainienne a montré à quel point la Turquie était devenue incontournable.

Dans les années qui viennent, il faudra compter avec le projet de corridor gazier sud-européen (Southern Gas Corridor) prévu pour 2018 et qui transportera le gaz azerbaïdjanais via la Turquie ; la construction du futur gazoduc Turkish Stream, qui passera par la mer Noire, permettra d’autre part de contourner encore davantage l’Ukraine.

La raffinerie d’Izmit, dans les environs d’Istanbul, transforme le pétrole brut acheminé par camions-citernes. ARTEM ARTEMENKO/shutterstock

La situation clé occupée par la Turquie dans le domaine des ressources énergétiques, aussi bien que dans les questions territoriales, fait de ce pays un partenaire hautement stratégique pour l’Union européenne. Les discussions concernant son adhésion ont débuté en 2005.

La situation actuelle peut toujours se lire à cette lumière : certains n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner la discrétion de Bruxelles lors de la vague de répression qui a suivi le putsch raté ; il semble difficile de se fâcher avec Istanbul qui occupe une position centrale dans l’approvisionnement énergétique de l’Europe.

Un partenaire instable et incontournable

Si le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a déclaré que la Turquie n’était pas « en position de devenir membre de l’UE » après les récents événements qui ont bousculé le pays, la crise actuelle des migrants et les inquiétudes autour des approvisionnements en énergie empêchent toute attitude trop rigide de la part des Européens.

Dans sa volonté de s’affranchir de sa dépendance vis-à-vis du gaz russe, l’UE se doit de développer ses approvisionnements en provenance d’Asie centrale via le corridor gazier sud-européen, tout en accroissant ses achats sur le marché du gaz naturel liquéfié. Dans le même temps, Moscou devrait continuer réacheminer ses exportations gazières loin de l’Ukraine, utilisant davantage ses flux qui transitent via la Turquie et le pipeline Nord Stream en Allemagne.

Les relations entre l’Union européenne et la Turquie ne devraient donc pas changer dans un avenir proche, et ce même si Erdogan intensifie un peu plus la répression. Mais à considérer l’instabilité politique de la région liée au terrorisme qui pourrait bien menacer le secteur énergétique turc, Bruxelles a toutes les raisons de s’inquiéter.

This article was originally published in English