Les cellules « psy » : prescription politico-médiatique du traumatisme

Une Cellule d'Urgence Médico-Psychologique et des bénévoles de la Croix-Rouge jouent avec des enfants après le tremblement de terre en Haïti, 2010. Croix-Rouge des Coteaux/Flickr, CC BY-NC-SA

Créées il y a dix ans suite aux attentats parisiens de 1995, les Cellules d’Urgences Médico-Psychologiques sont rattachées au SAMU (Service d’aide médicale urgente) et déclenchées suite à des événements traumatiques de nature collective. Elles sont composées d’un mi-temps psychiatre, d’un mi-temps psychologue ou infirmier spécialisé en psychiatrie et d’une équipe de volontaires. Ces interventions d’urgence médico-psychologiques ont été initialement conçues pour des situations potentiellement traumatogènes c’est-à-dire des événements soudains, violents, imprévisibles impliquant la confrontation à la mort pour la personne impliquée (sa propre mort ou celle de proches).

La confrontation au réel de la mort entraîne une annihilation des mécanismes de défense habituels et une incapacité à pouvoir élaborer ce qui est en train d’être subi. Cela peut avoir des conséquences post-traumatiques multiples et difficiles à prévoir, d’où la mise en place, pour les prévenir, de soins psychiques précoces pour les personnes impliquées au même titre que les soins somatiques.

De multiples dérives

Mais si leurs objectifs étaient d’apporter une prise en charge médico-psychologique précoce au plus près d’un événement traumatique pour prévenir des troubles post-traumatiques, le constat actuel est celui de multiples dérives : psychiatrisation de réactions pourtant adaptées à des événements critiques ; prises en charge préformatées et standardisées ; contrainte à la verbalisation ; illusion qu’une unique intervention suffira à endiguer tous les risques de troubles post-traumatiques ; déclenchements motivés par des impératifs politiques et des pressions médiatiques bien plus que pour des raisons médico-psychologiques ; intervention de volontaires sans formation spécifique à la psychotraumatologie, voire sans aucune formation psychologique.

Les unes de la presse, après les attentats. CC BY

L’influence des médias dans la gouvernance a également fait émerger une nouvelle subjectivité dans le traitement de la réalité qui met en lumière de façon presque exclusive un certain type d’événements (les faits traumatiques) tout en passant sous silence d’autres souffrances. Désormais le traumatisme n’est plus laissé aux seuls professionnels de la santé mentale mais s’inscrit dans une exigence sociale de prise en charge, pour apaiser moins la souffrance individuelle des sujets que celle des institutions et d’une société insécure.

L'instrumentalisation du traumatisme psychique

Nous sommes, en France, confrontés à une réalité paradoxale : il existe désormais une plus grande reconnaissance de la réalité des blessures psychiques et des conséquences potentiellement causées par un événement traumatique et de l’autre, cette prise en compte systématique conduit à une revendication identitaire collective du fait traumatique et du statut de victime. La reconnaissance sociale et politique du traumatisme psychique a pour pendant le risque de son instrumentalisation politico-médiatique qui conduit inévitablement à maintenir les sujets impliqués dans un état de dépendance, de vulnérabilité et d’assistanat psychique, celui de victime.

Intervenir en urgence auprès de blessés psychiques, c’est être un passeur de sens, et non un objecteur de sens et de conscience. Savoir être « transitionnel », c’est savoir « s’ajuster », rester très humble face à ceux qui ont vécu l’horreur, car leur histoire leur appartient et leur humanité blessée nécessite, pour être pansée, cette capacité d’écoute spécifique et une posture tout aussi contenante qui ne s’impose pas à l’autre, mais qui se met à disposition de cet autre.

Toute personne exposée à un événement traumatique est en droit d’attendre que l’intervenant l’aide et ne la fixe pas dans sa souffrance, voire qu’il crée le traumatisme par le sens que lui, donne à l’événement ou par l’injonction au témoignage. Être « suffisamment là », ni trop éloigné (indifférent, dubitatif, voire rejetant), ni trop présent (intrusif, fasciné, indiscret) est infiniment délicat ; c’est un art, celui d’être attentif à la souffrance de l’autre et disponible sans être contaminé par l’impact psychotraumatique de celle-ci ; autrement dit, avoir une attitude où l’humanité, cette conscience de l’altérité et de toute sa vulnérabilité, sera le référentiel principal : l’art de « l’humanitude ».

Complexité humaine

C’est le relais d’un adulte transitionnel qui leur permettra de ne pas se perdre et de redonner du sens à leur histoire ; de les soutenir dans leur restauration psychique ; de les encourager dans leur reprise de confiance et de leur permettre de croire qu’un devenir est encore possible. Pour cela, il ne faut pas les réduire au statut objectifiant de « victime ». Il nous faut donc revenir aux fondements de la complexité humaine et supporter de faire face à la souffrance et à la vulnérabilité du traumatisé pour leur permettre de s’en dégager ; ce qui engage la question du colloque singulier entre celui qui, trop blessé psychiquement, ne pense plus et celui qui va devenir sa matrice psychique, son décrypteur de sens, son tuteur transitionnel.

C’est l’importance donnée à cette altérité, c’est-à-dire à ce lien à l’autre qui reconnaît cet autre dans sa valeur et dans la singularité des épreuves endurées, qui permettra de réinscrire à sa juste place tout impliqué dans une humanité. La réinscription de la souffrance psychique prioritairement dans le champ de la santé mentale et non plus sur la scène sociale est une urgence majeure que l’actualité dramatique de ce 13 novembre vient nous rappeler.