Les chauffeurs du géant Uber prévoient une journée nationale d'action pour protester contre leurs conditions de travail. À Montréal, les chauffeurs appellent à une grève d'un jour. Dan Gold/Unsplash

Les chauffeurs Uber en grève: quelles conditions de travail à l'ère de la précarité ?

Au cours des dernières semaines, Uber aurait diminué les revenus de ses chauffeurs et augmenté les prix et ce, afin de gagner la faveur des marchés financiers avant son premier appel public à l'épargne jeudi, le 9 mai, le plus important depuis des années.

Les chauffeurs ont réagi, eux qui ne s'attendent pas à récolter les bénéfices de l'introduction en bourse d'Uber. Dans plusieurs grandes villes américaines, ils ont déclaré qu'ils éteindraient leurs applications durant deux heures, aujourd'hui, le 8 mai, dans le cadre d'une Journée nationale d'action coordonnée. L'initiative a fait boule de neige dans le monde, dont ici au Canada. À Montréal, aujourd'hui, les chauffeurs montréalais d’Uber iront plus loin que leurs collègues américains: ils « vont désactiver leurs applications toute la journée dans l’ensemble de la région métropolitaine », peut-on lire dans un communiqué émis aujourd'hui.

Uber est l'une des entreprises les plus prospères de la « gig » économie, soit l'économie dite « collaborative », à la pièce, du partage, ou précaire, selon les points de vue. Elle s'étend maintenant à un large éventail d'industries, dont les courriers, le covoiturage, les médias et bien d'autres.

Sur papier, travailler dans cette économie dite collaborative a l'air très bien.

Les travailleurs ont des horaires flexibles et peuvent habituellement faire leurs heures quand et comme bon leur semble. Ils peuvent compléter leur revenu à partir d'un emploi existant, gagner de l'argent entre deux emplois ou même travailler à temps plein. Les entreprises ont des coûts de main-d'œuvre moins élevés parce qu'elles n'ont pas à dépenser en indemnités de vacances, de maladie et dans d'autres avantages sociaux. Elles n'ont pas non plus à investir dans la sécurité des travailleurs, qui est laissée à leur propre discrétion.

Et surtout, les employeurs n'ont pas à s'inquiéter de payer leurs travailleurs lorsqu'il n'y a pas de demande pour leur service. Si personne n'a besoin d'un chauffeur en ce moment même, Uber n'a effectivement aucun coût à défrayer. Ce manque de sécurité du revenu est l'une des principales causes de la tension croissante entre les travailleurs et les entreprises. Dans l'économie collaborative, les entreprises traitent en toute légalité les travailleurs comme des entrepreneurs indépendants plutôt que comme des employés permanents.

Des voitures sur le pont Queensboro à New York. Les chauffeurs du géant Uber organisent une journée nationale d'action pour protester contre leurs conditions de travail. (AP/Frank Franklin II)

Une récente lettre d'opinion sur les travailleurs contractuels rédigée par le département du Travail des États-Unis confirme que cela ne devrait pas changer de sitôt. Les conséquences sont importantes: cela signifie que les travailleurs n'ont pratiquement aucune sécurité, que ce soit en termes d'emploi ou de salaire.

Peu ou pas de présence syndicale

Les avantages sociaux, la sécurité et la protection de l'emploi sont des conditions de travail que les syndicats ont gagnés et maintenus. Les syndicats sont peu ou pas présents dans l'économie collaborative, malgré des demandes en ce sens, notamment en raison de l'opposition des entreprises. Il y a un fait indéniable révélé par toute une littérature économique: la présence d'un syndicat fait augmenter les salaires des travailleurs, en particulier pour les emplois peu qualifiés.

Une autre étude - encore plus pertinente pour l'économie du partage - s'est penchée sur les résultats en bourse des entreprises du secteur privé aux États-Unis pendant trois décennies. Elle a constaté que la présence d'un syndicat diminue considérablement la valeur à long terme des actions des entreprises cotées en bourse.

Ainsi, non seulement des entreprises comme Uber veulent éviter la syndicalisation de leurs travailleurs pour maintenir les salaires à un bas niveau, mais avec leur arrivée en bourse, actuelle ou à venir, elles ont probablement aussi un œil sur la valeur future de leurs actions.

Les avantages de l'action collective

Les grèves du 8 mai ont été initiées notamment par « Rideshare Drivers United » un groupe de chauffeurs Uber et Lyft « qui construisent (une) organisation pour lutter pour la dignité de notre travail et une vie meilleure ». Ils sont aidés par des organisation de défense comme Gig Workers Rising. Ces groupes qui organisent la grève jouent le rôle traditionnellement joué par les syndicats.

Organiser une grève est difficile. Supposons que vous êtes un chauffeur Uber à Los Angeles, le 8 mai, et que vous vous attendez à ce que tous les autres chauffeurs éteignent leurs applications dans le cadre de la Journée d'action.

Vous pourriez faire beaucoup plus d'argent que normalement en étant le seul chauffeur Uber disponible à Los Angeles. Dans son ouvrage classique publié en 1965 sur le sujet, Mancur Olson explique pourquoi les grands groupes souffrent de ce type de problème de « parasitisme », ce qui explique pourquoi les petits groupes ont plus de facilité à organiser et à influencer la politique.

Les chauffeurs de taxi à Montréal ont organisé une grève d'une journée le mois dernier pour protester contre un projet de loi qui, selon eux, mettrait leur industrie en faillite. Les chauffeurs d'Uber ont pris la part du lion ce jour-là. La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

Alors que les travailleurs de l'économie collaborative pourraient potentiellement bénéficier d'un syndicat, le moment pourrait difficilement être pire. Aux États-Unis, l'affiliation syndicale est en baisse depuis des décennies, tout comme au Canada.

Un rôle pour le gouvernement ?

En l'absence d'une organisation efficace pour défendre les intérêts de ses travailleurs, le modèle d'affaires qui fait le succès d'Uber présente des défis complexes pour les législateurs.

Les travailleurs de l'économie collaborative font des investissements coûteux qui les lient à l'emploi qu'ils choisissent. Dans le cas d'Uber, cela signifie acheter une voiture et payer les coûts associés à l'assurance, au respect des normes de sécurité, etc. En revanche, Uber n'est pas lié à un conducteur en particulier de la même manière. Il en résulte que de nombreux travailleurs de l'économie collaborative ne sont plus qu'à un doigt d'une situation financière précaire, voire catastrophique.

Des manifestations anti-Uber de chauffeurs de taxi comme celle-ci à Varsovie, en Pologne le 8 avril 2019, ont eu lieu dans plusieurs villes à travers le monde. Shutterstock

La sécurité financière des travailleurs de l'économie collaborative n'est pas le seul enjeu des politiques gouvernementales. Les entreprises comme Uber continuent d'accroître leur présence. Grâce à son propre succès, Uber a également accéléré de manière significative le déclin de l'industrie du taxi.

Certains chauffeurs proches de l'âge de la retraite ont vu leurs plans s'effondrer à mesure que la valeur des permis de taxi a chuté. L'impact sur la santé mentale de ces travailleurs a été si important que le suicide chez les chauffeurs est maintenant une tendance perceptible. À Québec, un chauffeur a essayé d’attenter à sa vie en direct à la télévision.

Les chauffeurs de taxis ont fait des grèves tant à Montréal qu'à Québec, en mars, à la suite du dépôt, par le ministre québécois des Transports, François Bonnardel, d'un projet de loi qui prévoit une forte déréglementation de l'industrie du taxi et une régularisation des activités d'Uber ou d'entreprises similaires.

La libre concurrence sur le marché, l'esprit d'entrepreneuriat et l'innovation sont sans aucun doute une grande source de bien-être pour les consommateurs. Il n'en va pas toujours de même pour les travailleurs. Les décideurs politiques feraient bien d'agir tandis que la situation peut encore être gérée.

This article was originally published in English