Les douze travaux de la gauche française

Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon et, à gauche toute! Jacques Demarthon / AFP

La victoire d’Alexis Tsipras en Grèce lors du scrutin du 20 septembre dernier, l’ascension de Podemos en Espagne ou l’élection récente de Jeremy Corbin à la tête du Labour Party britannique : face à la crise, les forces politiques contestant l’austérité connaissent un succès grandissant et rencontrent un fort écho dans la population en Europe. En Europe, mais tel ne semble pas être le cas en France.

Pour tenter d’expliquer cet état de fait, il convient d’abord de souligner la diversité des situations politiques et des contextes économiques à travers le continent : en Espagne, mais bien plus encore en Grèce, l’austérité frappe de plein fouet des pays qui connaissaient déjà de fortes disparités et inégalités. Par ailleurs, le sentiment d’une perte de souveraineté sans précédent et d’une mise sous tutelle humiliante a joué un grand rôle en Grèce.

Au Royaume-Uni, le phénomène Jeremy Corbin, dont on verra comment il s’accorde avec les députés du Parti travailliste, vient lui aussi de plus loin. Sa nomination à la tête du Labour est liée à la fois à l’épineuse question du legs blairiste au sein du travaillisme anglais et aux défaites électorales en 2010, notamment à celle de grande ampleur de 2015. Rappelons qu’Ed Miliband a conduit le Parti travailliste à sa pire défaite depuis 1987.

En ce qui concerne la France, l’atonie évoquée par les médias est relative : Jean-Luc Mélenchon a réuni 11,1 % des suffrages exprimés lors de la présidentielle de 2012 – ce qui, certes, ne représente que la totalisation des voix communistes et d’extrême gauche de la présidentielle de 2007 mais le place tout de même en quatrième position. Le Front de gauche a eu des fortunes variables selon les élections, souvent loin des espoirs que le PCF ou de Parti de gauche avaient placés dans cette alliance. Et il semble, aujourd’hui, dans une passe difficile tant dans son organisation interne que pour son leadership ou ses orientations.

Social-démocratie en crise

Pour autant, on ne devrait pas assister à une disparition de la « gauche radicale » en France lors des prochaines grandes échéances électorales, malgré les appels à l’unité du côté du PS et le « syndrome du 21 avril 2002 » qui continue de marquer de nombreux électeurs et de responsables de la gauche. Cette donnée rend la situation française particulière par rapport aux contextes espagnol ou grec : en France, la perspective du Front national présent au second tour de la présidentielle de 2017 est loin d’être une hypothèse d’école.

Le 21 avril 2002, les adieux de Lionel Jospin. Jack Guez/AFP

Au-delà des différences entre situations nationales et aléas politiques de court terme, ces partis de la « gauche de la gauche » et les contradictions internes à la gauche en Europe traduisent une très profonde crise de la social-démocratie : celle-ci est confrontée à l’immense « grande transformation » historique de la globalisation.

Le rouleau compresseur de l’économie libérale, ouverte et internationalisée, et toutes les transformations ou remises en cause qui lui sont liées, recomposent en profondeur les alliances politiques héritées de la révolution industrielle. Pour les chercheurs spécialistes de ces questions, cette recomposition oppose les intérêts et les valeurs des « gagnants » et des « perdants » de la globalisation. Les mêmes y voient un important vecteur de changement de la matrice politique gauche-droite héritée du XIXe siècle.

Le message brouillé des frondeurs

Une majorité des sympathisants du PS voudraient certes un parti plus à gauche, mais cette opinion globale cache d’importantes divergences. En effet, cette demande ne touche pas tous les secteurs de l’action publique et il convient de relever aussi les significations différentes du terme « être plus à gauche » chez ces militants. Par ailleurs, notons que ces derniers soutiennent davantage Manuel Valls ou Emmanuel Macron que d’autres leaders socialistes réputés plus à gauche.

Les Français perçoivent bien les points de vue différents chez les frondeurs, voire divergents au sein du PS, et identifient Arnaud Montebourg du fait de sa personnalité, de ses combats politiques et de son éviction du gouvernement. Mais deux ou trois problèmes stratégiques continuent de brouiller le message des « frondeurs ». Ils n’ont pas de leader clairement identifié : alors que Martine Aubry n’est pas devenue ce leader, Arnaud Montebourg est-il en voie de le devenir ? Les « frondeurs » le veulent-ils seulement ? Ils restent au sein du PS, même si leurs prises de positions ou abstentions sur plusieurs textes importants du gouvernement Valls indiquent bien leur opposition. Et ils ont clairement échoué à renverser la situation lors du dernier congrès du PS.

Martine Aubry en réserve du PS. Denis Charlet/AFP

Par ailleurs, leur message ne fait pas assez apparaître une ou deux propositions phares : il faut être assez informé et intéressé par la politique pour savoir qu’ils veulent une réorientation des pactes de compétitivité en donnant moins aux entreprises et plus de soutien aux ménages et à la consommation.

Une image terrifiante de la politique

L’affirmation et la consolidation des résultats électoraux du FN, mais plus encore la sociologie de son électorat – avec des franges des classes populaires votant pour ce parti ou s’abstenant – sont des phénomènes qui posent à la gauche, radicale ou pas, des questions fondamentales. Si une majorité des ouvriers a voté François Hollande au second tour de 2012, un tiers d’entre eux avait voté Marine Le Pen au premier. Bien sûr, les profils sociologiques de ces milieux sociaux n’est pas exactement le même, et cela ne veut pas forcément dire que des électeurs ont voté Le Pen au premier tour et Hollande au second. Mais cela ne l’exclut pas non plus.

A cet égard, la fameuse « droitisation » est davantage une « droitisation » de l’électorat de droite. Mais celle-ci a indéniablement des conséquences sur les termes du débat public sur certains thèmes et enjeux. Enfin, il est tout à fait certain que l’ampleur de la défiance des Français dans la politique et dans les hommes ou femmes politiques joue un rôle : dans un tel contexte, il est moins facile d’en appeler à des mobilisations, au changement radical.

Les enquêtes réalisées par le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences-Po), notamment le Baromètre de la confiance politique, ont dressé un constat terrifiant sur l’image que les Français ont de la politique. L’insatisfaction est grande vis-à-vis du fonctionnement du système, y compris du système démocratique, et les partis politiques ne sont pas perçus comme ceux qui peuvent apporter des solutions. La question de la réforme démocratique de notre pays devrait être davantage posée.

Une normalisation inéluctable ?

Il existe un prisme du gouvernement et du rapport à la réalité de l’action politique qui semble broyer, de manière inéluctable, les discours des campagnes électorales, et pas seulement ceux de la gauche radicale ou de la « gauche de gauche ». Il s’agit d’un paradoxe, plus large, sur lequel les partis politiques devraient engager de vraies réflexions : comment éviter l’effet de ciseaux entre les promesses et les discours de changement et la réalité de l’exercice du pouvoir ?

Alexis Tsipras, le chantre de l’autre gauche, bientôt normalisé ? Lorenzo Gaudenzi/Flickr, CC BY-NC-ND

Ce paradoxe tient en partie au fait que les partis gagnent les élections grâce à la majorité d’électeurs qui les ont choisis, mais ne peuvent ensuite gouverner pour leurs seuls électeurs. Dans le cas grec, il ne faut pas oublier qu’Alexis Tsipras n’avait le choix qu’entre la posture de meilleur négociateur possible pour éviter plus de souffrances aux Grecs et la démission à la veille de l’accord sur le dernier « plan de sauvetage ». Enfin, par définition les coalitions amènent les partenaires à rechercher des points d’équilibre et des compromis. Sauf à ce que la coalition ne devienne un chemin de croix.

La crise actuelle, combinée aux effets de plus long terme de l’intégration économique et culturelle liés à la globalisation, sont des phénomènes qui mettent toutes les familles politiques face à d’importantes contradictions et tensions. La radicalité de la contestation politique face à la globalisation repose sur des bases différentes à gauche et à droite ; mais dans les deux camps, le centre de gravité idéologique est travaillé en profondeur par l’adhésion ou par le rejet des contraintes externes. Nous ne sommes qu’au début d’un processus historique de transformation de grande ampleur de la politique dans nos « vieux » pays européens.

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