Des enfants jouent sur une plage de Palau, dans l'océan Pacifique occidental. Le pays a été le premier à interdire totalement les écrans solaires pour protéger ses récifs. (AP Photo/Itsuo Inouye)

Les lotions solaires bannis pour sauver les récifs de corail

C'est -encore- l’hiver, et plusieurs courent se réfugier sous des climats plus chauds et ensoleillés. On trouvera immanquablement dans leurs valises maillots de bain et lunettes de soleil, mais un objet ordinaire risque de leur donner matière à réflexion: la lotion solaire.

Pourquoi? Eh bien c’est en grande fanfare qu’en novembre, Palau, beau pays de l’océan pacifique occidental entouré de barrières de corail, a décrété l’interdiction de certains types de lotions solaires d’ici 2020. Des lois similaires ont été adoptées à Hawaï ainsi qu’à Key West en Floride et prenant effet en 2021. Il est probable que d’autres juridictions suivront leur exemple.

Les produit chimiques qui filtrent les rayons ultra-violets nous protègent contre les coups de soleil et le cancer de la peau. Mais l’impact qu’on leur prête sur les coraux a mené à leur bannissement sur de nombreuses plages - quoique bien d’autres facteurs soient plus dommageables pour les coraux.

Quels dommages les lotions solaires infligent-t-elles aux coraux?

On doit le premier indice du dommage que peuvent créer les lotions solaires à des chercheurs qui ont révélé en 2008 que les lotions solaires et certaines de leurs composantes avaient un effet décolorant sur plusieurs espèces de corail.

Le phénomène de décoloration décrit le blanchissement des tissus coralliens lorsqu’ils sont sujet au stress. Quand les coraux sont soumis à des eaux trop chaudes ou trop froides, trop riches en nutriments ou trop polluées, les algues colorées qui, normalement, vivent au sein de leurs cellules et font un échange alimentaire mutuellement bénéfique, sont expulsées, ce qui blanchit le corail. La décoloration est réversible à condition que les conditions stressantes disparaissent assez rapidement. Sinon, les coraux meurent de faim.

Les coraux tirent leur couleur au petites algues qui vivent dans leurs tissus, et ils deviennent blancs ou transparents quand ils sont stressés. Shutterstock

Il semble que les lotions solaires, et en particulier l’oxybenzone, ingrédient commun à toutes les lotions, soient également responsables de la mauvaise santé du corail. Depuis, d’autres études ont contribué à notre compréhension des impacts de l’oxybenzone et des autres composantes des lotions solaires. Nous savons désormais que les coraux semblent très sensibles à ces produits chimiques en tout début de vie.

Lorsqu’on soumet de petites larves de corail à un bain d’oxybenzone en laboratoire, elles se déforment, blanchissent, et sont endommagées. Il s’avère que ce produit chimique — selon une sombre mutation digne d’un scénario d’horreur hollywoodien— favorise la formation osseuse et amène les larves à s’enfermer dans leur propre squelette.

Nous savons également que la lotion solaire nuit à une variété d’autres invertébrés que l’on trouve sur les récifs coralliens, entre autres les vers plats, les algues, et les anémones de mer.

Certaines lotions contiennent des filtres minéraux inorganiques afin de protéger la peau contre les rayons UV, comme des nanoparticules d’oxyde de zinc et du dioxyde de titane que l’on pense être plus favorable à l’environnement que l’oxybenzone. Malheureusement, des tests ont révélé que l’exposition à l’oxyde de zinc perturbe la photosynthèse des algues qui vivent dans les tissus coralliens, ce qui mène à la décoloration du corail. Les particules de dioxyde de titane recouvertes de manganèse ou d’aluminium semblent avoir peu d’effet sur les algues et ne provoquent pas un changement de couleur du corail. Les lotions contenant ces ingrédients sont donc peut-être sécuritaires pour les coraux.

Du laboratoire aux récifs

Il semblerait donc que la science ait tranché: les lotions solaires traditionnelles sont mauvaises. Mais un instant, pas si vite!

Les conditions expérimentales des études menées à ce jour sont très éloignées de la réalité d’un récif de corail vivant. La méthode de référence pour tester les effets des lotions solaires consiste à prélever de petits échantillons de corail, puis de les apporter en laboratoire, et en exposer quelques-uns mais pas tous, à des concentrations variées de crème solaire (ou à leur composantes). On mesure ensuite la quantité d’algues relâchées, la couleur des coraux, le nombre de survivants, etc.

L’exposition aux produits chimiques est généralement extrême - courte et intense à la fois - et ne reproduit probablement pas les conditions qu’on retrouve en milieu naturel corallien, que ce soit en termes de durée ou de concentration.

En fait, nous en savons peu sur les concentrations d’oxybenzone et autres composants chimiques en zone côtière. Par contre, nous détenons certaines informations. À Oahu et Maui, par exemple, les échantillons prélevés dans les aires publiques des plages contiennent de l’oxybenzone, mais généralement à des concentrations très faibles - bien plus faibles que celles aux impacts négatifs mesurés en laboratoire. Des concentrations plus élevées ont été constatées à St. John dans les îles vierges américaines, les plus hauts niveaux se trouvant sur la plage la plus achalandée.

L’oxybenzone protège la peau des rayons UV, mais certaines études indiquent que ce produit et d’autres substances chimiques peuvent s’infiltrer dans l’eau lorsqu’on nage ou qu’on fait du surf. Shutterstock

Avant de sauter aux conclusions, cela vaut la peine de se rappeler que l’oxybenzone est utilisé dans une variété de produits domestiques et peut donc pénétrer le milieu marin par d’autres voies que celle des baigneurs. Par exemple, les sédiments prélevés près des sorties d’égouts en Californie, où, bien évidemment, personne ne nage, contiennent de hautes concentrations d’oxybenzone. (Et, à ce taux de concentration, l’oxybenzone féminise les poissons mâles, mais ça, c’est une autre histoire!)

Il serait tout aussi imprudent d’extrapoler, à partir des effets de décoloration des larves observés en laboratoire, les conséquences sur des barrières de corail entières, alors qu’elles sont sujettes à bien d’autres stress qui se chevauchent et interagissent.

En réalité, quand il y a de nombreux baigneurs, on trouve également grand nombre d’infrastructures touristiques, comme des hôtels, des marinas, et leurs sous-produits tels que les eaux usées, la pollution et la pêche. De fait, si les lotions solaires jouent un rôle quelconque dans la décoloration du corail en milieu naturel, il s’agit là d’un rôle bien mineur si on le compare aux impacts massifs et bien documentés du réchauffement des océans.

Que faire?

Le principe de précaution suggère qu’il est toujours préférable d’aller du côté de la prudence. En l’absence de preuves solides, des données suggestives suffisent à justifier un changement de la réglementation et des comportements.

Mais, en présence de preuves irréfutables qui relient les rayons UV aux dégâts sur l’ADN et aux cancers de la peau, s’abstenir complètement de protection antisolaire afin de protéger les barrières de corail n’est pas une option. On peut laisser la lotion solaire à la maison, et la remplacer par des vêtements et chapeaux à haute protection contre les ultraviolets ((homologués UPF), ou encore acheter des lotions « protège corail » ne contenant pas d’oxybenzone.

Les vêtements résistants au soleil peuvent filtrer les rayons UV - et ne s’enlèvent pas au rinçage. Shutterstock

Bien sûr, on pourrait décider ne pas s’envoler vers un paradis tropical. Ce serait sans doute la contribution la plus directe pour réduire ce qui menace le plus les barrières de corail: le changement climatique provoqué par les énergies fossiles.

Cette option risque cependant de déplaire aux nombreuses personnes qui se réjouissent d’aller se tremper les orteils dans le sable chaud. Il est bien plus facile d’acquérir la bonne lotion solaire, ou d’interdire les plus dommageables, que de faire face au plus grand défi de notre époque.

This article was originally published in English