Les « mémoires » de la place de la République

Vive la Commune ! Author provided

Cet article est publié en partenariat avec le blog Chroniques sociologiques du « Quartier du Bataclan » tenu par l’auteur, depuis décembre 2015.

Dimanche 17 avril, comme tous les jours depuis une semaine maintenant, le « mémorial » de la place de la République s’est métamorphosé au fur et à mesure de la journée. À 10h du matin, un bruit de trompette s’élève des abords de la statue. Une fanfare d’adolescents, garçons et filles, jouent de la musique. Des passants sont rassemblés pour assister au concert. Ils se font part de leur émotion :« J’en ai les larmes aux yeux » dit cette dame à sa voisine. Entendre de la musique en ce lieu, à cette heure-ci, prend visiblement un sens particulier pour les personnes présentes. Le concert se termine pas la Marseillaise, que le public improvisé se met à chanter. Les larmes coulent, cette fois-ci pour de bon, chez certains.

métamorphoses.

Les adolescents se dirigent ensuite vers l’autocar qui les a conduits ici. L’un des adultes responsables est alors interpellé par un spectateur. « C’est très beau ce que vous avez fait. Bravo. C’est pour les attentats ou pour Nuit debout ? ». L’homme répond qu’il a ses « opinions sur Nuit debout » mais que « c’est pour le Bataclan car c’est la musique et ce sont des jeunes. C’est important. Nous étions sur le chemin pour un concert et nous avons décidé de nous arrêter ».

métamorphoses.

Même lieu, même jour, 8h plus tard, le Mémorial, et avec lui l’ensemble de la place, se sont métamorphosés. Le socle de la statue n’est plus la scène à observer, mais le lieu où s’installe le public de la mobilisation sociale. Cette métamorphose au fil de la journée ne peut pourtant être résumée par le remplacement d’une cause, « mémorielle », par une autre, « tournée vers le futur », comme le qualifient pourtant certains messages. D’une part, si les membres du collectif « 17 plus jamais », qui, comme cela a été raconté par le passé entretiennent le Mémorial depuis janvier 2015, sont peu à peu exclus du lieu, le fronton de la statue (face au sud de la place) continue à être entretenu et, surtout, visité pour rendre hommage aux victimes. D’autre part, déposer des messages et créer des traces est une pratique que plusieurs participants à la mobilisation sociale font perdurer : d’« État d’urgence mon cul » à « Panama papers » en passant par « Démocratie t’est où ? » et beaucoup d’autres.

métamorphoses.

Plus encore, les traces du passé, ces « mémoires », sont elles aussi omniprésentes dans la mobilisation « Nuit debout ». Hier encore, à la tribune, un porte-parole des victimes des attentats annonçait un prochain rassemblement pour exiger une meilleure prise en charge de toutes les victimes, non seulement du 13 novembre, mais aussi des autres attentats. Plus largement, régulièrement, les prises de parole à la tribune rappellent que République « c’est notre place », évoquant les mobilisations de solidarité spontanées post-attentats de janvier et novembre 2015. Le passé de la place est ainsi un des moteurs implicites du mouvement.

Mais l’invocation de la mémoire va au-delà des événements qui ont marqué 2015. Parmi d’autres ressources, le passé est convoqué pour donner sens à la mobilisation. À plusieurs endroits de la place, depuis deux semaines, des écritures différentes redonnent par exemple vie à la Commune de Paris, l’insurrection parisienne de 1870. À elle seule la récurrence de cette mention est d’ailleurs un indice fort de l’origine d’une partie des participants au mouvement social. Dans sa Sociologie de la mémoire communiste, Marie-Claire Lavabre a ainsi très bien montré l’importance de l’histoire de la Commune de Paris dans la constitution d’une appartenance communiste.

Mais le passé évoqué va au-delà de ces figures traditionnelles de l’histoire politique française. Vendredi soir, lors de l’Assemblée générale, la commission « Migration » est invitée à présenter ses travaux. Son représentant aborde alors la question des sans-papiers. Mais il le fait à travers le prisme quasi-exclusif de la commémoration des 20 ans de l’expulsion, par les forces de l’ordre, des occupants de l’Église Saint-Bernard. Il conclut sa prise de parole en proposant aux présents de participer à l’organisation d’une grande commémoration le 23 août prochain. Ces quelques exemples indiquent l’impossibilité de séparer un espace de causes « du passé » d’un autre de causes « du futur » comme de disjoindre des références « apolitiques » d’autres « politisées ». La « mémoire » est bel et bien un des langages du politique contemporain.

Juste avant la commission « Migration », ce même vendredi, une jeune femme avait pris la parole. Après avoir indiqué qu’elle venait à République depuis le début, elle souhaitait lancer un appel pour recruter de bonnes volontés afin d’aider à la rédaction de comptes-rendus des assemblées générales du mouvement. Il s’agissait de recruter de nouveaux membres de la commission dédiée : la commission « Mémoire commune ».