Les trésors de Damien Hirst survivront-ils au marché mondial du luxe ?

Un plongeur fait une découverte étonnante… J.M. Saussois, Author provided

Venise, 8 novembre 2017 ; les tréteaux sont en place pour l’acqua alta ; en ce jour pluvieux, la bourrasque de vent sur le parvis de la Basilica della Salute teste la qualité de mon parapluie : la toile se déchire et les baleines se plient sans résister. Il va falloir l’abandonner dans une corbeille, mais pas n’importe laquelle, celle située dans le hall d’entrée de la Punta della dogana ; un parapluie Louis Vuitton aurait peut-être mieux résisté au vent, mais entrer chez François Pinault avec un parapluie Vuitton aurait été inconvenant, même si les deux entreprises françaises vivent en bonne intelligence pour se partager le marché mondial du luxe.

Dans le hall, un écran attire l’œil : des plongeurs, des bonbonnes de couleur jaune sur le dos, remontent à la surface de la mer ce qui ressemble à des statues ; sur le pont d’un navire-laboratoire, des hommes et des femmes – des archéologues ? – s’affairent et nettoient avec précaution ces statues arrachées aux fonds marins. Un panneau à gauche de l’écran répond à mes interrogations ; il y a deux mille ans, au temps de l’Empire romain, un esclave, Aulus Calidius Amotan, fut affranchi par son maître vivant à Antioche ; cet esclave fit alors fortune (on ne nous dit pas comment). L’homme était, avant tout, un passionné d’art ; il se fit construire un temple dédié à ses plus belles pièces ; malheureusement le bateau qui transportait ses collections, l’apistos, en grec koiné, en anglais unbelievable, fit naufrage au large d’Azania.

En 2 000 ans, personne ne sut retrouver cette cargaison. Et puis, miracle, en 2008, l’épave fut enfin localisée par une équipe d’archéologues et les statues gisant dans ce cimetière marin furent repêchées, dans un parfait état de conservation.

L’une des statues du trésor sous-marin. J.M. Saussois, Author provided

Un trésor imaginaire

Cette histoire m’intrigue. L’origine modeste de cet esclave/affranchi ressemble fort à celle de François Pinault qui a démarré dans le négoce du bois pour accumuler peu à peu une immense fortune au gré des hasards heureux croisant affaires et politique ; cette fortune, François Pinault la mobilise pour, lui aussi, commander des oeuvres aux artistes. Il est aujourd’hui à la tête d’une des plus grandes collections privées au monde. Or, derrière cette aventure en plein Océan indien, se profile l’artiste Damien Hirst, soutenu et défendu par François Pinault depuis des années. Rien de surprenant que la collection enfin retrouvée, soit abritée à la Punta della dogana et au Palazzo Grassi.

Dès la première salle, la statue immergée dans l’eau verte bouteille que je vois dans un immense caisson lumineux est bien là, sous mes yeux, grandeur nature ; en face il y a une réplique, comme pour montrer au visiteur, qui pourrait s’avérer incrédule, la différence entre le vrai et le faux ; sur la « vraie » statue, des coquillages et des coraux encore accrochés au marbre de la sculpture sortie des profondeurs de l’océan indien sont des indices qui ne trompent pas. La statue « fake » apparaît plus kitsch, les matériaux sont en résine, rien à voir avec le marbre de Carrare. Au gré des salles, on peut apprécier l’« œil » du collectionneur qui a su rassembler au fil des ans des centaines de pièces… : un éléphant chinois de la période Zhou (475-221 av. J.-C.), des Bouddhas du nord de l’Inde, un immense cadran solaire aztèque en pierre de quatre mètres de long et de large, un Minotaure surpris en plein viol, un crâne de cyclope, un buste égyptien (tadukheba), une coquille géante, un sphinx.

Si cette belle histoire prend vite l’eau, il n’y a pas pour autant matière à se révolter contre l’artiste qui cherche à leurrer l’imaginaire du visiteur crédule. Cette exposition m’a « embarqué » de mon plein gré, une manière de suspendre son incrédulité. C’est dans sa mise en énigme que cette exposition prend tout son sens.

Repères brouillés

D’abord il y a la cohérence surprenante entre le lieu et les statues. Immenses, elles évoquent des concrétions marines dans cet édifice qui rappelle une proue de navire et dont la charpente évoque la carène d’un bateau. Les sculptures « sauvées des eaux » semblent naturellement à leur place comme cette volumineuse (116 x 167 x 144 cm) coquille en bronze peint, placée judicieusement devant une ouverture en demi- lune qui donne sur le grand canal.

Ensuite, l’artiste nous fait déambuler dans les salles pour redécouvrir une mythologie qui nous est familière, prenant vie sous sous forme de sculptures exubérantes. Le Minotaure, figure de la violence sexuelle, Chronos, figure du rapport parent/enfants, dévorant sa progéniture de crainte d’être tué par elle.

Enfin, l’exposition provoque une perte des repères : la résine imite le bronze, le marbre imite l’os. En regardant cinq bustes de femme en marbre rose dont un seul est indiqué comme pièce originale, le visiteur est aussi amené à réfléchir sur la place de l’unique par rapport au multiple. Pourquoi cette obsession pour l’original et ce mépris pour la copie ? La crainte du faux n’est-elle pas aussi la hantise du marché du luxe ? Le faux est mis en scène et du même coup accepté un peu comme au théâtre, où l’on accepte que la neige tombe des cintres sans crier pour autant à la tromperie ou à l’usurpation.

L’écriture des cartels brouille aussi les repères ; des faux/vrais cartels parodient le jargon scientifique. Pour preuve, le cartel de l’œuvre The warrior and the bear, qui illustre aussi la connivence entre l’artiste et son mécène

« Cette sculpture monumentale fait référence à l’Arkteia, rite d’initiation de la Grèce antique, où de jeunes Athéniennes imitaient des ours en dansant et en pratiquant des sacrifices. Cet acte de sauvagerie assumée servait à apaiser Artémis. »

Artémis renvoie au mythe de la déesse de la chasse mais c’est aussi le nom de la holding créée en 1992 par François Pinault. Artémis est en fait l’actionnaire de contrôle de Kering, l’un des leaders mondiaux de l’habillement et des accessoires dans les secteurs du luxe, du sport et du lifestyle. Artémis détient également la maison de ventes aux enchères Christie’s ce que Damien Hirst n’ignore pas. La devise d’Artemis believe, dare, act semble être la sienne, artiste affranchi du monde des amateurs cultivés qui, (pas tous) se pincent le nez lors de cette exposition en parlant non pas d’art contemporain mais d’art forain.

Harmonie entre les lieux et les objets présentés. J.M. Saussois, Author provided

Le bad boy, en affirmant crânement sa liberté de créateur, semble dire aux visiteurs : assumez votre regard d’enfant qui sait faire la différence entre jouer pour de vrai et jouer pour de faux, ne vous prenez pas au sérieux, admirez les déesses callipyges, profitez de cette exposition pour relire les grands récits mythologiques et transmettez- les à vos enfants.

Mais au-delà du kitsch et de l’explosion des formes et des couleurs, l’exposition montre aussi des corps en décomposition, des corps mutilés, des nez tranchés, des tumeurs qui envahissent la moitié d’un visage, ou un couple d’esclaves attachés en attente d’exécution. Dans la dernière salle de la Punta della Dogana, deux gisantes, l’une blanche – sculpture funéraire en marbre de Carrare –, l’autre noire, simple copie en marbre noir ; au Palazzo Grassi, la dernière salle dévoile deux mains en prière.

Transgression, réaction, acceptation

La visite terminée, l’incrédulité est de retour. Que veut bien nous dire Damien Hirst, qu’est-ce « que ce travail d’artiste nous fait » ? Damien Hirst n’a rien d’un artiste critique de la société capitaliste ; son travail renvoie au triple jeu de l’art contemporain mis en lumière par Nathalie Heinich ; la transgression, la réaction (outragée ou non) du public et des critiques et enfin, ce qui est plus long, l’acceptation.

Nature morte, Giorgio Morandi, 1942. Flickr/Sharon Mollerus, CC BY

Dans sa façon de travailler, Damien Hirst est aussi très loin de la figure de l’artiste seul dans le silence de son atelier traquant, une vie durant, l’effet de la lumière sur trois bouteilles dangereusement placées sur le bord d’une étagère ; c’est un artiste qui rappelle plutôt un Rubens ayant à son service une centaine d’assistants pour répondre aux commandes de toutes les cours d’Europe ; ce projet de dix ans a certainement impliqué des centaines de personnes relevant de compétences variées (plongeurs, informaticiens, tailleurs de pierre, graphistes, maquettistes, photographes) avec un budget de plus de 60 millions d’euros.

Damien Hirst est non seulement à la tête d’une entreprise véritable nœud de contrats mais c’est aussi un homme d’affaires avisé qui veut rentabiliser son investissement compte tenu des fonds engloutis : chaque statue ou objet a été « produit » à trois exemplaires et deux épreuves d’artistes, dont un exemplaire gardé par l’artiste.

Enfin, le lien entre industrie du luxe et industrie culturelle éclate comme une évidence. L’industrie du luxe a besoin d’événements mondains comme ce jour de vernissage, où pas moins de quatre mille personnes venant du monde entier étaient invitées, tissant un réseau social à l’échelle mondiale. Mais si le marché du luxe a besoin du marché de l’art, le marché de l’art a besoin du marché du luxe. Ce qui est bon pour François Pinault est bon pour Damien Hirst et réciproquement.

Mais le marché mondial du luxe peut un jour s’effondrer – les mesures anticorruption en Chine commencent à produire leurs effets, la récession s’installe au Brésil et en Russie. Pire, les fondamentaux du luxe qui consistent à fabriquer des produits durables dont les prix ne cessent d’augmenter au nom d’une valeur éternelle, sont menacés par la technologie numérique qui prône le primat de la fonction des objets et leur obsolescence continue. L’énergie créatrice de Damien Hirst survivra- t-elle au lent enfoncement des piliers du luxe ? Seul son sphinx de bronze détient la réponse à cette énigme.

Did you know that The Conversation is a nonprofit reader-supported global news organization?