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L’expérience du temps : enjeux de la temporalité des médias

Les médias construisent et diffusent l’expérience temporelle des hommes et de leurs communautés. David Goehring / Flickr, CC BY

L’expérience du temps : enjeux de la temporalité des médias

Ce texte est publié dans le cadre du partenariat de The Conversation France avec le Séminaire PSL Écosystèmes de médias. Ce Séminaire propose aux collèges de PSL une réflexion transversale sur les caractéristiques institutionnelles et économiques des médias. Il s’agit d’établir un langage commun et d’explorer, au cours d’une dizaine de séances, les évolutions d’écosystèmes médiatiques et les problématiques auxquelles celles-ci donnent lieu. Voir le programme et le compte-rendu de la première séance.

La seconde séance (13 novembre 2017) a été animée par François Hartog, Directeur d’études à l’EHESS, auteur notamment de « Régimes d’historicité : présentisme et expérience du temps » (Le Seuil, 2003).


1. Les médias et le temps

Les médias éditent les récits, les mythes qui synchronisent les sociétés. Ces récits s’inscrivent dans des chronotopes, des espaces-temps qui leur sont propres. À travers eux, les médias construisent et diffusent l’expérience temporelle des hommes et de leurs communautés. Ils la subissent aussi et s’organisent en conséquence.

La ferveur télévisée de la visite d’État de Nikita Khrouchtchev, parcourant pendant 11 jours la France de 1960, nous semble aujourd’hui d’un autre âge. Les grands bains de foule, exaltés par Léon Zitrone, prouvaient que l’URSS, bien autant que les États-Unis, portait un futur désirable. En pleine Guerre froide, la France marquait son autonomie vis-à-vis des deux blocs rivalisant pour incarner le futur.

Plus près de nous, la tournée du président Macron en Afrique met en scène une rupture avec un passé paternaliste pour confronter l’Afrique à son présent, celui des jeunes migrants vers l’Europe et des étudiants sans emploi. On a changé d’époque. Comme a changé aussi la perception du temps.

François Hartog est historien du temps, ou plutôt de ce qu’on en connaît, c’est-à-dire une expérience qui varie au gré des époques, des lieux et des sociétés. Son regard éclaire de manière très originale la fonction éditoriale des médias. La vidéo intégrale de la séance est en ligne sur la chaîne YouTube des Mines. Nous en présentons ici les principaux extraits.

2. Régimes d’historicité

L’expérience du temps, tel que nous la vivons, confronte les notions de passé, de présent et de futur. Or, ces trois repères se combinent de manière différente selon l’époque historique. Un régime d’historicité est une configuration particulière de ces trois temps dans une époque donnée. Dans l’Ancien Régime, c’est le passé qui s’impose en tant que modèle : il est source de références, d’éclairages du présent, et cautionne, en quelque sorte, l’immuabilité des institutions.

Avec les Lumières vient la notion de progrès qui promet à chacun un futur désirable. Le présent s’évalue alors à l’aune du futur. C’est le sens de la visite de Khrouchtchev. La période actuelle où, depuis la chute du Mur, et plus encore, depuis le 11 septembre, l’événement se filme et se diffuse en continu, porte la prévalence du présent.

Les écosystèmes médiatiques d’aujourd’hui reflètent cette domination du présent. L’actualité en continu, l’agitation des réseaux sociaux, le renouvellement accéléré des produits, le rythme des alertes, sont autant de facteurs constitutifs de ce que François Hartog appelle le présentisme, une expérience du temps centrée sur le présent.

3. L’ère des dystopies

La vogue des dystopies, à travers les livres, les séries ou les franchises de films – Hunger Games, la Servante écarlate, Seven Sisters, 3 %, Divergente, Black Mirror – consommés par les adolescents, marque cette bascule de notre rapport au temps. Certes, les dystopies ne sont pas nouvelles, mais elles étaient jadis diluées par de puissantes utopies, celles-là même qui propageaient la confiance dans le progrès. La dystopie demeurait fictionnelle tant que l’on croyait au progrès. Le passage de l’utopie à la dystopie dominante traduit une crainte des catastrophes, une défiance du futur qui accompagne le présentisme.

Une illustration de cette bascule est le détournement par Steve Jobs d’une grande dystopie futuriste, le 1984 de George Orwell : l’annonce de la venue du Macintosh « pour que 1984 ne soit pas 1984 » annule la malédiction d’Orwell et fait du présent une période heureuse. « Le paradis, c’est maintenant » semble promettre Steve Jobs. Demain est annulé.

L’apparition très théâtrale du Macinstosh souligne aussi l’importance des dévoilements dans la société contemporaine. Car la nouveauté procède toujours d’un dévoilement : celui d’un objet jusqu’alors caché du monde et qui, soudain, voit le jour. La fonction des médias est d’organiser ces dévoilements qui construisent la dimension publique des objets, produits, personnages ou faits sociaux. Or, le dévoilement, la traversée du voile, se trouve être la traduction du terme grec apocalypse… La concurrence dans l’économie et dans les médias amplifie, accélère, perpétue la succession des dévoilements, lesquels surgissent comme autant d’alertes relayées par les smartphones_ et les réseaux sociaux. Ce phénomène concourt-il à la perception apocalyptique du futur… ?

4. Le monumentalisme des GAFAs

La frénésie des apocalypses bouleverse l’ensemble des médias et notamment le système de la mode. Le calendrier des défilés, ceux où André Courrèges habillait un futur voisin du présent, cède la place à la fast-fashion, au rafraîchissement continu des rayons des grandes enseignes mondialisées. (voir la vidéo intégrale, entre 1h01 et 1h05 environ).

À l’inverse, les grandes firmes de l’Internet, les GAFAs des années 2000, engagent de grands architectes pour immortaliser leurs sièges sociaux. Cette démarche, assimilable à un protocole éditorial où les firmes éditent leur propre image, est quelque peu paradoxale : les artisans du présentisme entendent montrer qu’ils sont là pour toujours.

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