Les émissions de gaz à effet de serre des entreprises pharmaceutiques doivent être mieux surveillées et réglementées. Shutterstock

L'industrie pharmaceutique émet plus de gaz à effet de serre que l'industrie automobile

Rarement l'industrie pharmaceutique n'évoque des images de cheminées de fumée, de pollution et de dommages à l'environnement.

Pourtant, notre étude récente a révélé que l'industrie pharmaceutique mondiale est non seulement un contributeur important au réchauffement climatique, mais qu'elle est également plus polluante que le secteur mondial de la fabrication automobile.

Notre première surprise était de constater le peu d'attention accordée par les chercheurs aux émissions de gaz à effet de serre de cette industrie. Seules deux autres études avaient une certaine pertinence : l'une portait sur l'impact écologique du système de santé américain et l'autre sur la pollution (surtout l'eau) rejetée par les fabricants de médicaments.

Notre étude a été la première à évaluer l'empreinte carbone du secteur pharmaceutique.

Plus polluant

Plus de 200 entreprises représentent le marché pharmaceutique mondial, mais seulement 25 ont régulièrement déclaré leurs émissions directes et indirectes de gaz à effet de serre au cours des cinq dernières années. De ce nombre, seulement 15 ont déclaré leurs émissions depuis 2012.

Un résultat immédiat et frappant est que le secteur pharmaceutique est loin d'être vert. Nous avons évalué les émissions du secteur pour chaque million de dollars de revenus en 2015. Les grandes entreprises produiront toujours plus d'émissions que les petites entreprises ; pour faire une comparaison équitable, nous avons évalué l'intensité des émissions.

Nous avons constaté qu'elles étaient de 48,55 tonnes d'équivalent CO2e (dioxyde de carbone) par million de dollars. C'est environ 55 pour cent de plus que le secteur de l'automobile, qui a émis 31,4 tonnes de CO2e/M$ pour la même année. Nous avons limité notre analyse aux émissions directes générées par les activités des sociétés et aux émissions indirectes générées par l'électricité achetée par ces sociétés auprès de leurs services publics respectifs.

Les émissions mondiales totales du secteur pharmaceutique s'élèvent à environ 52 mégatonnes de CO2e en 2015, soit plus que les 46,4 mégatonnes de CO2e produites par le secteur automobile la même année. La valeur du marché pharmaceutique est toutefois inférieure à celle du marché automobile. Selon nos calculs, le marché pharmaceutique est 28 pour cent plus petit, mais 13 pour cent plus polluant que le secteur automobile.

Extrême variabilité

Nous avons également constaté que l'intensité des émissions variait grandement au sein du secteur pharmaceutique. Par exemple, l'intensité des émissions d'Eli Lilly (77,3 tonnes de CO2e/M$) était 5,5 fois supérieure à celle de Roche (14 tonnes de CO2e/M$) en 2015, et les émissions de CO2 de Procter & Gamble étaient cinq fois supérieures à celles de Johnson & Johnson, bien que les deux sociétés aient généré le même niveau de revenus et vendu des produits similaires.

La consommation d'énergie, y compris le chauffage, la ventilation et la climatisation, dans les installations de production des sociétés pharmaceutiques produit de grandes quantités de gaz à effet de serre. (Shutterstock)

Nous avons aussi trouvé des valeurs aberrantes. La société allemande Bayer AG a déclaré des émissions de 9,7 mégatonnes de CO2e et des revenus de 51,4 milliards de dollars américains, ce qui donne une intensité des émissions de 189 tonnes de CO2e/M$. Ce niveau d'intensité est plus de quatre fois supérieur à celui de l'ensemble du secteur pharmaceutique.

En essayant d'expliquer cet écart incroyablement important, nous avons constaté que les revenus de Bayer proviennent de produits pharmaceutiques, de la vente d'équipement médical et de produits agricoles. Bien que Bayer déclare ses revenus financiers séparément pour chaque division, elle regroupe les émissions de toutes les divisions. L'entreprise déclare et suit également l'intensité de ses émissions en termes de tonnes de CO2e produites pour chaque tonne de produits manufacturés, qu'il s'agisse d'engrais ou d'aspirine, par exemple.

Ce niveau d'opacité rend non seulement impossible l'évaluation de la véritable performance environnementale de ce type d'entreprises, mais soulève également des questions quant à la sincérité des stratégies et des actions de ces entreprises pour réduire leur contribution au changement climatique.

Respect du climat

Nous avons également estimé dans quelle mesure le secteur pharmaceutique devrait réduire ses émissions pour se conformer aux objectifs de réduction fixés dans l'Accord de Paris .

Nous avons constaté que d'ici 2025, l'ensemble du secteur pharmaceutique devrait réduire l'intensité de ses émissions d'environ 59 % par rapport aux niveaux de 2015. Bien que l'on soit loin des niveaux actuels, il est intéressant de noter que certaines des 15 plus grandes sociétés, à savoir Amgen Inc, Johnson & Johnson et Roche Holding AG, ont dèja atteint ce niveau.

Si ces niveaux de performance peuvent être atteints par certains, pourquoi ne peuvent-ils pas l'être par tous ?

Trois des compagnies pharmaceutiques les plus rentables ont des émissions de gaz à effet de serre parmi les plus faibles. (Shutterstock)

Ces trois sociétés leaders sont également celles qui affichent le plus haut niveau de rentabilité et de croissance du chiffre d'affaires de l'ensemble du secteur. En effet, Roche, Johnson & Johnson et Amgen ont enregistré des hausses de chiffre d'affaires de 27,2, 25,7 et 25,7 pour cent respectivement. Cela confirme la prémisse selon laquelle la performance environnementale et la performance financière ne s'excluent pas mutuellement.

L'industrie pharmaceutique est responsable de certains impacts écologiques graves au-delà des émissions de gaz à effet de serre. Par exemple, les eaux usées des fabricants de médicaments de Patancheru, en Inde, ont laissé les sédiments fluviaux, les eaux souterraines et l'eau potable polluées. Les chercheurs ont estimé qu'en une seule journée, 44 kilogrammes de ciprofloxacine, un antibiotique à large spectre, a été libéré - assez pour traiter tout le monde dans une ville de 44 000 habitants.

Il est clair qu'il est absolument nécessaire de mener des recherches plus approfondies et plus soutenues ainsi que d'examiner de plus près les pratiques et le rendement de l'industrie pharmaceutique en matière d'environnement. Guérir les gens n'est pas une justification pour tuer la planète.

This article was originally published in English