#LoiTravail : que peuvent les mobilisations en ligne ?

La mobilisation des jeunes passe par le numérique. YouTube

Le mercredi 9 et le jeudi 17 mars, les manifestations contre la loi El Khomri ont fait l’objet d’une attention toute particulière de la part des médias : la mobilisation d’ampleur qui avait pris sur Internet les semaines précédentes allait-elle se traduire dans la rue ? Pétitions en ligne, vidéos de YouTubeurs à succès ou groupes Facebook appelant à la grève, la contestation s’est fait entendre sur de nombreux supports, et a suscité différentes interrogations quant à ses objectifs et ses impacts potentiels.

Les manifestations de rue et les mobilisations en ligne partagent le même attrait pour le chiffre. Le succès des mobilisations des 9 et 17 mars contre la loi travail a été évalué à l’aune du nombre de personnes descendues dans la rue. Il constitue un indicateur, parmi d’autres, de l’ampleur de l’opposition au projet de loi, et détermine (en partie) la couverture que lui attribueront les médias : les syndicats le savent depuis longtemps, ce qui compte dans une manifestation est moins la démonstration de force de la rue que ses représentations médiatiques, qui seront plus à même de peser sur l’opinion. Le sociologue Patrick Champagne parlait ainsi des « manifestations de papier » pour décrire ce phénomène.

De nouveaux indicateurs

De la même façon, les mobilisations en ligne contre la loi travail ont attiré l’attention des médias parce qu’elles ont d’abord permis de quantifier un mouvement d’opposition. Le mouvement en question débute il y a tout juste un mois : le 18 février, la militante féministe et syndicaliste Caroline de Haas poste sur la plateforme Change.org une pétition appelant au retrait du projet de loi. En quelques jours, cette pétition est signée par plus de 1,2 million d’internautes, devenant la pétition la plus signée sur la plateforme.

Le 24 février, plusieurs YouTubeurs à succès collaborent à l’occasion d’une vidéo qui alerte les internautes sur le contenu de la loi, et les invite à témoigner sur Twitter de leurs mauvaises expériences au travail, autour du hashtag #onvautmieuxqueça. La vidéo en question sera vue plus de 250 000 fois. Sur Facebook enfin, des groupes appelant à la grève ont réuni plusieurs dizaines de milliers d’internautes.

Ces chiffres constituent aujourd’hui de nouveaux indicateurs de mouvements d’opinion qui viennent, en complément des sondages, des votes et des manifestations de rue, nourrir le débat public en permettant de quantifier des prises de position. Mais ce type de mobilisation a également soulevé un certain nombre de critiques et d’interrogations, ayant à la fois trait à leur sens et à leur valeur.

Engagement et politisation

La première critique émise à l’encontre des mobilisations en ligne concerne leur dimension push button : signer une pétition, poster un message sur Twitter ou liker un groupe correspondent à des formes de participation politique très peu contraignantes, qui ne refléteraient pas in fine un « véritable » engagement.

Si la corrélation établie entre « quantité de l’investissement » et « qualité de l’engagement » est en soi questionnable, force est de constater que les formes de participation propres au web font preuve de souplesse et de flexibilité, et que les actions collectives y revêtent une dimension spontanée, voire éphémère. Pire, ces pratiques d’un nouveau genre seraient l’expression d’un « solutionnisme technologique », pour reprendre l’expression d’Evgeny Morozov – cette idéologie simpliste qui consiste à apporter des solutions technologiques à des problèmes sociaux, économiques ou politiques.

Si ces critiques sont fondées dans le cas des mobilisations en ligne, les formes de participation push button ont également un pendant positif : elles entraînent un décloisonnement des publics militants. Sur Internet, la participation passe habituellement par l’écrit. Ce que permettent les like, les retweet et les partages en tout genre, c’est justement de prendre part à une action collective sans disposer d’un bon niveau de vocabulaire, ni d’une bonne maîtrise de l’orthographe ou de la syntaxe (des compétences inégalement distribuées selon les catégories sociales).

Sur les réseaux sociaux, en un clic, on indique ses préférences, on exprime son soutien à des arguments ou à des propositions, on relaie des informations militantes. Ces applications ont joué un rôle particulièrement important lors du Printemps arabe. En Tunisie et en Égypte par exemple, il existait avant la révolution une cyberdissidence principalement composée de jeunes urbains éduqués appartenant aux catégories socioprofessionnelles supérieures. Les réseaux sociaux ont permis d’ouvrir cette participation contestataire aux publics populaires, en contribuant à la diffusion de vidéos d’exactions policières, en diffusant des images appelant à la manifestation, en intégrant des groupes visant explicitement à la remise en cause des pouvoirs en place.

Le principe de « sérendipité »

La quantification obsessionnelle à l’œuvre sur les réseaux sociaux (tout compter, tout mesurer), si pesante à l’échelle individuelle, prend une nouvelle dimension à l’échelle collective, en révélant un public à lui-même. L’agrégation des opinions individuelles autour de prises de position communes leur confère la force du nombre. Les travaux scientifiques sur les actions collectives en ligne ont, par ailleurs, montré que voir l’action en train de se faire sur Internet constitue un puissant facteur de passage à l’acte.

Les réseaux sociaux ne produisent pas qu’un décloisonnement sociologique des publics militants, ils favorisent également leur décloisonnement idéologique. Sur Facebook, par exemple, l’information circule à partir de cercles de relations personnelles. Les informations disponibles sur mon fil d’actualité ne proviennent pas de mes recherches passées ou d’intérêts précisés en amont : elles m’ont été soumises par mes contacts, qui ont souhaité les rendre publiques à l’ensemble de leurs contacts.

Sur Internet, comme ailleurs, on désigne par le terme de sérendipité le fait de tomber sur une information que l’on n’était pas venu chercher. Ce principe est particulièrement important dans le contexte de la mobilisation contre la loi El Khomri : des publics qui n’étaient pas intéressés a priori à la réforme du Code du travail vont s’y trouver sensibilisés par les informations que relaient leurs amis, leurs collègues ou les membres de leur famille.

En cela, les réseaux sociaux constituent de nouveaux canaux de politisation que nous aurions tort de ne pas prendre au sérieux. Dans le cas du Printemps arabe, précédemment évoqué, ils avaient ainsi permis de mettre en contact les contenus militants produits par une minorité agissante avec la masse de la jeunesse non politisée, qui en avait assuré le relais.

À quoi sert une pétition en ligne ?

Une autre critique émise à l’encontre des mobilisations en ligne a trait à leur impact effectif, dans la mesure où celles-ci n’ont pas de pouvoir de contrainte. Une pétition en ligne n’a en effet aucune valeur juridique, mais ce n’est pas là son rôle. Il existe des mécanismes pétitionnaires institutionnalisés en France, comme le référendum d’initiative partagée, ou en Europe, avec l’Initiative citoyenne européenne. Mais leurs procédures sont d’une telle complexité qu’elles en empêchent toute forme d’appropriation par les citoyens.

Depuis 2008, une pétition ayant récolté plus de 500 000 signatures soumises au Conseil économique, social et environnemental entraînera celui-ci à rédiger un avis sur la question, sans pouvoir de contrainte là non plus. Il existe à l’étranger des mécanismes pétitionnaires contraignants : au Royaume-Uni, où les pétitions à succès font l’objet de débats au sein du Parlement, ou aux États-Unis, où l’exécutif doit répondre aux interrogations soulevées par des pétitions ayant atteint un certain nombre de signatures.

Les pétitions en ligne telles que celles publiées sur les plateformes Change.org ou Avaaz n’ont pas vocation à être institutionnalisées. Elles constituent, comme nous le disions en introduction, de nouveaux indicateurs de mouvements d’opinion à même de nourrir le débat public. Elles permettent ainsi à des individus et des groupes qui n’appartiennent à aucune organisation, association, parti ou syndicat, et n’ayant pas accès aux médias dits « traditionnels », de porter une parole dans l’espace public.

Si cette parole convainc assez pour que des milliers d’internautes lui apportent leur soutien, elle devient significative : elle exprime alors une opinion ou une préoccupation collective. Gagnant en visibilité, elle attirera parfois l’attention des autres médias, qui assureront un rôle de caisse de résonance. En ce sens, les pétitions en ligne sont des outils à disposition des citoyens qui leur permettent de faire irruption dans l’espace public et de mettre à l’agenda des thématiques qui n’y étaient pas traitées.

Elles permettent également à ses initiateurs de fédérer autour de leurs propositions une communauté d’intérêt, à même de structurer des actions collectives, en ligne comme hors ligne. Ni « révolution 2.0 », ni « dictature de l’opinion », les usages des pétitions en ligne comme des autres outils numériques de mobilisation traduisent une aspiration citoyenne à davantage d’intervention directe dans le débat public.

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