Médiatiser l’apocalypse  : retour critique sur la couverture de l’incendie de Notre-Dame de Paris

Le secrétaire d'Etat Laurent Nunez, et le ministre de la Culture, Franck Riester, le 16 avril 2019. Ludovic Marin / AFP

Lundi 15 avril, en fin de journée, tous les amoureux de Paris étaient rivés à leur télévision pour assister en direct à l’embrasement d’un des plus beaux monuments du monde, Notre-Dame de Paris. Au-delà de la tristesse et de l’émotion, le rôle du chercheur est de dépasser le pathos national pour débusquer un deuxième événement masquant le premier : la couverture de l’incendie par des éditions spéciales des chaînes de télévision, reconstruisant le roman national français

Ce n’est pas une tâche simple parce que l’émotion est palpable et rend difficile l’accès à une réflexion critique. Pourtant, c’est une tâche nécessaire car hier s’est produit un exemple typologique de ce que peut être et représenter une « édition spéciale » d’un journal télévisé – l’objet de cette réflexion – et que nous proposons ici de caractériser.

Un effet mimétique : mobiliser l’antenne

Première caractéristique factuelle de la narration médiatique du 15 avril : toutes les chaînes de télévision ont bousculé leur programme pour faire vivre l’événement en direct. S’il est attendu que des chaînes d’informations en continu, telles BFM TV ou LCI, fassent ce travail, il est remarquable que TF1 et France 2 aient également accordé une longue édition spéciale pour couvrir l’événement dramatique.

Sur BFM, le soir du 15 avril.

Il y a ici un effet mimétique de contagion médiatique : aucune chaîne n’aurait pu faire l’économie de cette édition spéciale.

Cela induit un premier élément intéressant, celui du consensus de cadrage où les différences d’une chaîne à l’autre s’estompent, nous y reviendrons. Une chaîne publique, privée ou d’informations en continu participe ainsi à la même dramaturgie.

Commenter le vide

C’est un point central rencontré dans d’autres éditions spéciales, comme celles consacrées aux attentats terroristes : alors que l’on dispose de très peu d’informations factuelles, a contrario, il y a un long temps d’antenne à mobiliser.

Les chaînes vont user alors de quatre stratégies :

  • Le recours au fast-thinkers, comme le théorisait Pierre Bourdieu dans ses cours sur la télévision. Il s’agit de personnes réputées expertes sachant déployer une pensée rapide, prêt à l’emploi en télévision. Se sont succédés ainsi hier toute une série de témoins, d’hommes d’Eglise, d’anciens commandants de pompiers en tout genre qui avaient comme point commun celui de n’avoir aucune nouvelle information à donner. Ils expliquent leur tristesse, racontent leur expérience avec la cathédrale Notre-Dame, en attendant d’en savoir plus sur l’incendie.

  • La parole du témoin. Alors que le fast-thinker apporte un discours de positionnement, le témoin, lui, raconte sa tristesse face à l’incendie. Si l’expert s’adresse à la tête en décryptant, le témoin lui parle aux tripes, parfois il pleure lui-même ce qu’un fast-thinker ne fera jamais.

  • Le duplex en direct qui consiste à donner la parole à un envoyé spécial sur place pour donner les dernières informations. Souvent, cela consiste à énoncer une formule convenue telle que « pour le moment, on n’en sait toujours pas plus ». C’est à ce moment que le reporter sur place interviewe des témoins pour combler le vide informatif.

  • Le résumé des faits, il s’agit de remontrer les images marquantes de l’événement. C’est ici que vont s’enraciner les moments forts du récit comme celui où la flèche de Notre-Dame s’est effondrée, épisode central du climax émotionnel présent dans le récit. Cette vidéo de BFM TV d’une trentaine de minutes, diffusée à 21h25 hier soir, permet de se faire une idée de ces principales stratégies de mobilisation médiatique.

La construction du roman national

Ces quatre faces du dispositif médiatique ne sont pas neutres, elles ne produisent pas seulement un spectacle insipide ou répétitif. C’est là le point central de notre analyse : les éditions spéciales commentent du vide mais génèrent des effets significatifs. Dit autrement, elles ne sont en rien inoffensives.

Pour nous, l’effet principal généré est le désarmement du conflit : pendant de longues heures, il n’y aucun récit alternatif à l’antenne. Tout témoin va exprimer également la même tristesse, aucun reporter ne va se hasarder à chercher un témoignage différent, peut-être de citoyens moins sensibles à ce qui arrive à Notre-Dame de Paris.

C’est là, précisément, que se situe la construction du roman national proche de ce que Benedict Anderson nommait imagined communities. C’est à ce moment que l’histoire de la France catholique va devenir l’histoire de tous les Français, et ce glissement est rendu possible par l’anéantissement du conflit.

C’est aussi un épisode où le monde politique s’insère à merveille dans le format de « l’édition spéciale ». Tout représentant du pouvoir peut alors trouver une arène médiatique d’expression et, dans le même temps, cela permet au média aussi de combler le vide informatif puisque, pour rappel, il ne se passe rien de neuf dans une « édition spéciale ».

Ce récit rend possible, par la suite, le glissement sémantique vers l’appel aux dons où des grandes fortunes supposées généreuses vont rapidement communiquer leurs bonnes intentions. Personne, ici, n’interroge la question de savoir si l’argent mis sur la table représente vraiment beaucoup pour ces riches fortunés français ou bien ne s’étonne qu’on puisse trouver un pareil montant en 24 heures, alors qu’à chaque élection, le monde politique rappelle qu’il n’y a plus d’argent pour financer les services publics ou les mécanismes de solidarité nationale.

Nous ne prenons pas position ici, mais soulignons qu’il y aurait des questions à poser. Des questions que les médias ne vont justement pas poser.

Décoloniser l’imaginaire

Nous voudrions proposer deux types de réflexions conclusives : d’une part, pour les médias, « l’édition spéciale » représente, à nos yeux, une sorte d’abandon du journalisme : un moment intense, long, où l’anéantissement du conflit provoque la diffusion d’un discours non contradictoire, permettant la libre narration d’un roman national où certains Français deviennent la France entière.

Cette caractéristique est généralisable à d’autres « éditions spéciales » : il s’agit d’instants où les dominants s’expriment, où le monde politique travaille main dans la main avec les médias – le premier voulant apparaître, le second cherchant absolument toutes sortes de témoins pour combler un temps d’antenne.

D’autre part, pour le public, il est important de décoloniser son imaginaire et de distinguer un fait de sa narration. L’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris est un événement dramatique de grande ampleur, mais il ne doit pas nous empêcher de réfléchir sur sa narration médiatique qui utilise ce fait pour diffuser autre chose que le fait lui-même.

Cette décolonisation permet la construction indispensable d’un esprit critique et vigilant face à une société qui, depuis l’ouvrage fondateur de Guy Debord, n’en finit plus d’être un spectacle.