Nation, culture : le mirage des origines

Manifestation pour l'unité de l'Espagne, à Barcelone, le 8 octobre. Pau Barrena / AFP

Devant les appels à la défense de « notre » identité émanant des différents acteurs de la vie publique, il convient de montrer la fragilité de ses fondements et, corrélativement, de donner à la démocratie l’objectif de refuser d’instruire de nouvelles fermetures.

À de nombreux égards, l’identité est une « fable philosophique », largement créée par les conventions linguistiques. Comme l’avait bien vu David Hume, notre tendance à « conférer de l’identité à nos perceptions semblables produit la fiction d’une existence continue […] et n’a d’autres effets que de pallier la discontinuité de nos perceptions ». La pensée confond la succession avec l’identité. Quelles caractéristiques de la personne doivent-elles être considérées comme essentielles pour qu’à travers le temps elle reste fondamentalement la même ?

Cette interrogation est également pertinente pour évoquer l’appartenance à un groupe donné : comment une nation (ou une culture) peut-elle se reconnaître comme étant essentiellement ce qu’elle a toujours été ? Ce sont ces interrogations qui nous autorisent à souligner le flou présidant aux invocations de nos origines, de nos traditions, de nos identités, de nos racines.

Aléas de l’histoire, origines géographiques

On prend la mesure de la difficulté lorsque l’on se trouve « appartenir » à des groupes culturels qui, en raison des aléas de l’histoire, se découvrent profondément opposés. Que l’on songe aux enfants nés de parents immigrés ou à ceux qui deviennent membres de communautés totalement différentes de celles dans lesquelles ils ont grandi, de ceux qui se croyaient membres d’une nation et qui se découvrent, dans le regard de l’oppresseur, avant tout juifs, tutsis ou encore Bosniaques. Que deviennent alors les éléments prétendument essentiels de leur identité collective ? À de nombreux égards, nous pouvons apprécier, à l’aune de ce questionnement, la volonté séparatiste catalane.

À Glasgow, le 9 octobre, les drapeaux catalan et écossais. Andy Buchanan/AFP

La volonté d’attacher l’homme à ses origines géographiques, de faire de sa communauté native l’essentiel déterminant de son caractère et de ses aspirations, revient à nier sa spécificité, c’est-à-dire sa capacité à se différencier. Au lieu de considérer qu’un individu appartient à une communauté, par essence ou originairement, il faudrait considérer la communauté comme ce qui appartient à l’individu, autrement dit comme une idée ou une réalité qui ne peut avoir de sens et même d’existence que par l’acte de la choisir et de la faire sienne (Pierre Guenancia dans « Identité et cosmopolitisme », Raison présente, no 201, 1er trimestre 2017).

Variation des contextes, traditions horizontales

L’insistance sur une identité collective substantielle se heurte à de nombreuses objections, dont l’incertitude pesant sur la reconnaissance de traits culturels continus. Songeons à Shlomo Pinès évoquant l’identité juive :

« On peut soutenir qu’à une certaine période, les Juifs se trouvaient dans l’espace de la culture gréco-romaine, puis, à une autre période, dans celui de la culture arabe, puis dans celui de la culture christiano-européenne. Si l’on prête attention à ces faits, le concept de “culture juive” devient, pour le moins, problématique. »

La variation des contextes détruit l’idée d’une essence close. S’il existe des traits ressemblants, ils n’autorisent pas à parler d’identité, sauf à substituer l’imagination à la raison. Comme le note François Jullien, le propre de la culture étant de muter, « il ne peut être question de “différences” isolant les cultures, mais d’écarts maintenant en regard, donc en tension, et promouvant entre eux du commun. » Dans la mesure où l’écart ne typologise pas comme la différence, il permet de sortir de la perspective identitaire, puisque « chacun des termes reste concerné par l’autre et ne s’y ferme pas. »

Les appels à la tradition, aux racines recherchent souvent dans la terre la supposée vérité de l’identité. Combien de conflits se focalisent sur la possession de lieux avec lesquels nous entretiendrions des liens immémoriaux ? Nous gagnerions beaucoup à considérer les traditions non comme verticales mais comme horizontales : aux racines qui nous attachent à un endroit, il faut substituer l’image du fleuve où chaque affluent apporte sa part. Autrement dit, nous devons comprendre que l’important se situe dans « la reconstruction continue de la mémoire collective » (Maurizio Bettini).

« Les hommes qui fabriquent la terre… »

Or, nous confondons trop souvent cette mémoire collective avec la mémoire privée, c’est-à-dire l’anthropologie et la nostalgie. Nous avons évidemment le droit d’être nostalgique, mais à condition que ce ne soit pas le prétexte d’une déploration dont les responsables seraient ceux qui viendraient, en même temps qu’ils transforment nos repères familiers, détruire nos « racines culturelles ». La référence aux racines implique, en effet, l’idée que l’authenticité tout entière est contenue dans les origines. Les influences postérieures, étrangères forcément, ne sont alors que dénaturation.

« Romulus vainqueur d'Acron » de Jean‑Auguste-Dominique Ingres (École nationale supérieure des beaux-arts, Paris). Jean‑Pierre Dalbéra/Wikimedia, CC BY

À ceux qui sacralisent les origines, Maurizio Bettini oppose le mythe romain de l’asylum, selon lequel Romulus aurait accueilli des fugitifs venus de toute part, « tous désireux de rompre avec le passé pour se tourner vers un avenir inouï ». Ce mythe situe la naissance de Rome sous le signe de l’ouverture, ainsi que le conte Plutarque dans Vie de Romulus, en évoquant la fosse dans laquelle chacun jette une poignée de terre apportée du pays d’où il vient et, une fois l’ensemble des poignées mêlé, désigne la fosse du nom de _mundus _pour y tracer tout autour, en forme de cercle, le périmètre de la ville.

À Rome, par conséquent, ce n’est pas la terre qui engendre les hommes, « ce sont les hommes qui fabriquent la terre ». Le véritable Romain est donc « un étranger, grandi dans une terre lointaine, venu avec une poignée de sa terre natale pour la mélanger avec celles des autres, de même qu’il se mélangera lui-même avec les autres » (p. 171.). Ce mythe, nous dit précieusement Maurizio Bettini, si nous lui donnions le retentissement qu’il mérite, « nous aiderait à penser les Syriens, les Irakiens, les Soudanais ou les Libyens, bloqués aux différents « immigration points » des aéroports. Chacun avec une poignée de terre dans la valise »(p. 172.)

Ainsi que l’écrit sobrement Achille Mbembe, « Nous sommes tous des passants ».


Dernier livre paru : « Ronald Dworkin ou l’empire des valeurs » (dir.), Classiques Garnier, 2017. À paraître en 2018, « Le sens du cosmopolitisme ».