Notre-Dame et le sens du don : de la charité chrétienne à la générosité publique

Le Bon Samaritain, Van Gogh, 1890, Rijksmuseum Kröller-Müller, Otterlo. Détail. Wikipédia

Les Français ne comptent pas parmi les populations les plus généreuses de la planète, loin s’en faut, mais près de 60 % d’entre eux déclarent soutenir financièrement des associations caritatives ou des fondations. L’incendie de Notre-Dame a déclenché un gigantesque élan de générosité de la part du public mais aussi une polémique presque aussi considérable suscitée par les incidences fiscales des dons émanant des plus gros contribuables (Pinault, Arnault, etc.). Lorsqu’elle émane des plus riches, il ne faut pas s’étonner que cette générosité ostentatoire soit reçue comme en d’autres temps les chrétiens authentiques accueillaient la vente monnayée des indulgences.

Message biblique

Car y compris dans des sociétés fortement déchristianisées le public est conscient que ce qui compte, du moins au plan moral, ce n’est pas combien l’on donne mais surtout pourquoi, et comment. Ce faisant, il rejoint sans le savoir généralement, l’esprit et la lettre du message biblique relatif à la gratuité, y compris du reste dans sa méfiance instinctive à l’égard de l’argent et de la charité des riches :

« Il est plus facile à un chameau d’entrer dans le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». (Mt 19 :24.)

Si l’aumône est une « belle offrande aux yeux du Très-Haut » (Tb 4,11), elle doit se faire à l’abri du regard des hommes. Dieu le voit, c’est amplement suffisant.

« Quand tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi ; ainsi font les hypocrites, dans les synagogues et les rues, afin d’être glorifiés par les hommes » déclare Jésus lors du sermon sur la Montagne. « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6,1-4). La générosité ne doit donc pas s’afficher sur la place publique, elle ne doit pas se pratiquer de façon ostentatoire devant les caméras ou s’étaler dans les magazines, mais dans le secret.

Si Marcel Mauss a pu voir en la triple obligation de donner, recevoir et rendre la matrice de toute société humaine, la conception chrétienne du don est essentiellement dynamique et valorise fortement le don autant qu’elle condamne le refus du contre-don. Expression et fruit de l’amour de Dieu, le don est au cœur même du message biblique. Dieu donne la vie : la création. Dieu donne la Loi (Torah), l’Alliance. Dieu donne ce qu’il a de plus cher au monde : son Fils. Jésus donne sa vie pour racheter tous les péchés du monde. La charité, c’est-à-dire l’amour (agapè), se voit ainsi logiquement qualifiée de plus importante des trois vertus théologales (ayant Dieu pour objet et relatives au salut), devant la foi et l’espérance (1 Co 13,13). La charité (agapè), « en laquelle se noue la perfection » (Col 3,14), articule et ordonne les autres vertus chrétiennes. « Si je n’ai pas la charité, je ne suis rien » (1 Co 13,2) résume Saint Paul qui place la charité (agapè) au-dessus de tout : « Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (1 Co 13,7).

Charité sécularisée

Le don est toutefois un phénomène universel. Si la question de l’influence de la tradition chrétienne de l’oblativité reste âprement débattue, on peut avancer l’hypothèse qu’il existe une congruence entre certaines interprétations des Écritures valorisant la gratuité du don et certaines formes de générosité publique. Autrement dit on peut interpréter nombre de manifestations de solidarité à l’égard des pauvres, des sans-abri ou des migrants, par exemple, comme des gestes de charité sécularisée.

L’examen attentif des figures du don dans la Bible en fait sinon « la » source mais l’une des sources de la générosité publique, au sens de la générosité émanant des personnes privées. Le corpus de valeurs issues du christianisme perdure, bien au-delà du cercle des fidèles. Sans s’y référer explicitement, certaines de nos conduites sociales les plus altruistes s’en inspirent, parfois à notre corps défendant. Max Weber, dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme et dans Sociologie des religions] et Ernst Troeltsch ont, chacun à leur manière, souligné l’ambiguïté des religions qui, pour être socialement efficaces, devaient s’incarner dans des pratiques pouvant aboutir à des résultats très éloignés des intentions originelles. C’est pourtant ces intentions qui nous intéressent telles qu’on les trouve exprimées dans la Bible, même si les Églises ont eu tendance à entretenir une confusion permanente entre Parole de Dieu et morale humaine, faisant notamment du don, acte d’amour libre et gratuit, son exact opposé, c’est-à-dire un devoir moral, une obligation supposée garantir l’obtention d’un certificat de bon christianisme, bref, le ressort de la bonne conscience chrétienne qui avait le don d’agacer Jacques Ellul (L’homme et l’argent, 1954, La Table ronde, 2007).

Le protestant bordelais citait Paul rappelant la parole de Jésus : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Actes 20,35). C’est elle qui nous guide pour poser cinq questions élémentaires mais fondamentales : donner pourquoi, à qui, quoi et combien, et surtout comment ? Si l’on examine les comportements altruistes suscités par l’incendie de Notre-Dame à l’aune des exigences bibliques, il n’est pas toujours facile de distinguer la générosité de l’homme naturel de celle du croyant. Néanmoins, la question du comment donner, surtout lorsqu’elle est abordée par des chrétiens intransigeants, ne peut que disjoindre du message biblique nombre de prétendus actes de générosité. Qui plus est dans un contexte de désespérance sociale, l’argent des milliardaires offert en pâture aux médias servira sans doute à reconstruire un édifice de pierres mais ne leur sera d’aucune utilité pour l’au-delà.

Dissonance cognitive

Pourtant, s’il peut sembler hasardeux d’établir une filiation directe entre la Parole biblique et les multiples figures contemporaines du don au sein de nos sociétés sécularisées, on peut pour le moins parler d’affinités électives. Certes, il s’agit souvent d’une traduction très imparfaite de certains aspects de la doctrine, souvent en contradiction avec le message originel mais aussi parfois en totale harmonie. De la même façon que le puritain protestant et l’entrepreneur capitaliste de Weber ne parlaient pas le même langage mais se comprenaient, le croyant charitable peut entretenir un dialogue fécond avec l’homme naturel généreux.

Même dans la situation de pure dissonance cognitive où nous placent nos sociétés marchandes qui, d’un côté, font du culte de la performance individuelle, de la réussite économique et de la concurrence de tous contre tous la religion des temps modernes et qui de l’autre appellent, en permanence, à la compassion, au désintéressement, à la gratuité et à la générosité envers les diverses catégories d’exclus, il est utile de rappeler, avec Durkheim, la normativité intrinsèque des sociétés humaines ; il ne peut pas exister de société sans croyances collectives, sans valeurs, sans règles, sans normes.

La sociologie dominante pourra toujours continuer de traquer les stratégies d’intérêt, de pouvoir et de domination derrière chacune de nos relations sociales, au nom de la science, chargée de dessiller les yeux des plus naïfs d’entre nous, elle aura du mal à nous convaincre, que de tout temps, toujours et partout, à chaque instant, le désintéressement est la forme supérieure de l’intérêt, la générosité publique le masque de l’hypocrisie collective, le don le fruit d’un calcul intéressé. Des sociétés premières à nos sociétés technicisées, des groupes familiaux élémentaires aux administrations publiques tentaculaires, ne voit-on pas tourner ce qu’Alain Caillé nomme « la double hélice, symbolique et diabolique, du demander, donner, recevoir, rendre (DDRR), et de l’ignorer, prendre, refuser, garder (IPRG) ?