Des étudiants de l'université polytechnique de Hong Kong arborent des masques de Guy Fawkes lors de leur remise de diplômes pour protester contre une loi récente qui interdit de dissimuler son visage pendant les manifestations, le 5 novembre 2019. Noel Celis/AFP

Où va Hongkong ?

Les protestations provoquées par le rejet de la « loi d’extradition », qui visait à permettre le transfert vers la Chine de n’importe quelle personne considérée par Pékin comme « fugitive », entrent déjà dans leur cinquième mois à Hongkong. Aux images de millions de manifestants pacifiques dans la rue qui ont impressionné le monde entier se sont substituées des scènes plus ou moins chaotiques, émaillées de violences d’un côté et de l’autre. Un pas supplémentaire a été franchi ce lundi 11 novembre au matin quand un policier a tiré à balles réelles sur un manifestant, dans le quartier populaire de Sai Wan Ho.

Les divergences s’accentuent au sein du mouvement protestataire entre ceux qui maintiennent une position de helifei (pacifique, rationnelle et non violente) et ceux qui prônent et pratiquent une ligne de yongwu (bravoure et action) et cherchent à en découdre avec la police par des moyens violents. Le consensus maintenu jusqu’à présent entre ces deux lignes – buqiege (ne pas se démarquer) – est en train d’être brisé. Le mouvement commence à montrer des signes d’essoufflement.

Un manifestant dissimule son visage lors d’une manifestation dans le quartier de Sham Shui Po, le 5 octobre 2019. Philip Fong/AFP

Une crise prévisible

Tout cela était parfaitement prévisible. Comment imaginer que la situation puisse évoluer autrement au vu de la logique du pouvoir et de celle du mouvement de contestation ? Les autorités en place à Hongkong ne disposent pas d’une réelle capacité de décision tandis que celles de Pékin tirent les ficelles à Hongkong mais ne gèrent pas directement la crise. Elles exigent seulement, conformément à la nature du régime, que les dirigeants de la ville ne cèdent sur rien aux contestataires, ou seulement sur des questions mineures, afin d’éviter de donner une image de faiblesse qui pourrait par la suite provoquer une escalade des revendications. Et quand les deux centres de pouvoir s’accordent à prendre enfin certaines décisions pour répondre aux manifestants, comme l’annulation du fameux projet de loi qui a mis le feu aux poudres, c’est souvent trop tard, la colère est déjà montée déjà d’un cran.

Quant aux manifestants, comme souvent pour un mouvement protestataire de masse dénué d’organisation et de leaders charismatiques, la grande difficulté pour eux est de coordonner leurs actions et d’établir une stratégie permettant d’obtenir des résultats positifs, même partiels. Les réseaux sociaux comblent en partie le vide en matière d’organisation et de leadership, mais ne peuvent pas s’y substituer complètement. Ces réseaux sociaux, à notre époque numérique, représentent pour le fonctionnement d’une démocratie ou pour l’organisation d’un mouvement démocratique des avantages autant que des inconvénients. Face à l’intransigeance du gouvernement hongkongais, par exemple à propos de la « création d’une commission d’enquête indépendante sur les violences de la police et de la mafia » (la pègre ayant collaboré avec les policiers dans la répression), la colère des manifestants, surtout des jeunes, ne peut pas être contenue, et l’apparition d’une série d’actes violents, sous forme de riposte ou même de provocations, devient pratiquement inévitable.

Nous savons pourtant qu’il n’existe pas de culture de manifestation violente dans cette ville majoritairement composée de classes moyennes traditionnellement respectueuses des lois. L’interdiction de porter des masques lors des manifestations récemment décrétée par la cheffe de l’exécutif, Carrie Lam, a versé de l’huile sur le feu : les actes de violence contre les policiers, de vandalisme, d’incendies visant bâtiments officiels et entreprises publiques chinoises ont considérablement augmenté à Hongkong, ce qui a entraîné à son tour une répression plus conséquente de la part du gouvernement.

La police anti-émeutes emploie du gaz lacrymogène contre les manifestants sur Nathan Road, dans le quartier de Kowloon, le 20 octobre 2019. Ed Jones/AFP

L’impossibilité d’une solution « à la française »

Existe-t-il une issue à cette escalade de violence ? Pour tenter d’apporter une forme de réponse à cette question, il peut être judicieux de faire un détour par la France. Si Emmanuel Macron n’avait fait aucune concession aux revendications des manifestants, s’il n’avait pas non plus organisé le grand débat, sans les élections européennes qui ont crédibilisé ou décrédibilisé les différents discours ou positions politiques et sociales, où en serait la crise des « gilets jaunes » ? D’ailleurs, Carrie Lam tente – sans succès – de s’inspirer du président français pour organiser un « dialogue » avec la société, tandis que certains contestataires en France tentent de leur côté d’établir des parallèles entre les violences policières à Hongkong et en France.

Mais malgré certaines similitudes, une différence de fond demeure : la légitimité d’Emmanuel Macron provient d’un processus démocratique, même s’il n’est pas le président préféré de tous ; il existe des forces politiques d’opposition et un ordre républicain que la majorité des Français respecte. Hélas, ces éléments, qui constituent au fond les revendications principales des manifestants, sont fatalement absents à Hongkong. Cette absence est aussi la cause la plus importante qui empêche d’élaborer une solution efficace et pacifique pour la crise à Hongkong : sans rêver d’une élection universelle pour choisir le chef de l’exécutif et les députés, nous avons de fortes raisons de croire que même une démission immédiate de Carrie Lam, qui contribuerait largement à faire baisser la tension, est peu probable pour l’instant !

La fin d’une époque

Le Hongkong que le monde connaissait autrefois est en train de disparaître tragiquement sous nos yeux ; une page historique se tourne, le concept de « un pays, deux systèmes » est mort. On aurait tort de croire que, une fois la tempête passée, Hongkong retrouvera sa tranquillité, sa prospérité et sa liberté de jadis. La ville entre désormais dans une période d’instabilité permanente s’accompagnant de conflits, de violences et même de certains actes terroristes ; malgré la répression, les luttes des Hongkongais pour la démocratie et la liberté continueront ; la division entre les pro-Pékin et les citoyens qui revendiquent désormais une forte identité hongkongaise, largement renforcée durant depuis ces derniers mois de protestation, pourrait bien aboutir à une vague d’émigration vers les pays occidentaux et asiatiques…

Devant un barrage de police, une manifestante brandit un parapluie, l’un des emblèmes des révoltes de Hongkong, dans le quartier de Causeway Bay, le 1ᵉʳ octobre 2019. Nicolas Asfouri/AFP

La seule possibilité de stopper ce scénario est de relancer rapidement la démocratisation promise aux habitants de Hongkong avant la rétrocession de 1997 et de reconstruire la confiance des citadins envers un système administratif et juridique qui faisait autrefois l’honneur de cette ville – une confiance gravement mise à mal depuis le début du mouvement de contestation. Cela permettrait aux Hongkongais de disposer d’un moyen institutionnel d’encadrer et de résoudre les conflits. Mais au vu de l’attitude de Pékin – qui se tient à un discours dur à l’encontre du mouvement et manipule l’opinion publique en Chine en qualifiant les manifestations de « mouvement indépendantiste » afin de provoquer un sentiment nationaliste en sa faveur –, il semble fort que cette solution n’ait guère de chances d’advenir.

L’espoir de voir naître un nouveau Hongkong existe pourtant : il se manifeste dans le courage dont font preuve les Hongkongais pour défendre leur liberté et leur dignité. Une nouvelle génération d’acteurs se forme dans ces manifestations, les jeunes font leur baptême politique dans la lutte. Tôt ou tard, ce sont eux qui écriront une nouvelle page d’histoire de Hongkong, dans un autre contexte qui sera sûrement lié à des changements en Chine continentale. Face à une Chine en marche vers le néo-totalitarisme, les démocrates du monde entier n’ont-ils pas le devoir politique et moral d’apporter leur soutien aux démocrates de Hongkong ?