Historiophages

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Passés et futur du « pivot » asiatique de la Russie

Vladimir Poutine dans l'un de ses discours aux parlementaires russes. Kremlin/Wikimedia

La géopolitique russe révélée par le discours de Vladimir Poutine du 1ᵉʳ décembre dernier est révélatrice : il n’est pas question de l’Union européenne, alors que trois pays d’Asie sont mentionnés – la Chine, l’Inde et le Japon. Le président russe souhaite de bonnes relations avec chacun d’entre eux. Dès lors, il apparaît bien que le « pivot asiatique » de la Russie, bien visible depuis 2014, marque la vision du monde du Kremlin.

Il faut toujours regarder une carte de la Russie (ou de l’Union Soviétique hier et de l’Empire russe avant-hier) pour comprendre à quel point la dimension eurasiatique de la puissance russe est à la fois une ressource et une contrainte, et à quel point le pouvoir peut jouer sur tous les théâtres en même temps, ou compenser sur l’un les reculs subis sur un autre.

Une stratégie à l’échelle eurasiatique qui remonte à loin

En premier lieu, le jeu des puissances est conçu par la Russie à l’échelle eurasiatique. Il en était ainsi de la rivalité avec les Britanniques depuis le début du XIXe siècle : elle se jouait en même temps dans la Baltique, dans le Mer Noire, au cœur de l’Eurasie où Britanniques et Russes prenaient en sandwich les empires musulmans (ottoman, perse, moghol) et l’Empire chinois, et enfin dans le Pacifique, où Londres utilisa le Japon pour faire barrage aux Russes.

Les deux Empires – britannique et soviétique – craignaient un alignement entre Allemagne nazie, Italie et Japon, mais ne parvinrent à y faire face ensemble qu’en 1941. En 1943-45, Staline pensa sa stratégie à l’échelle eurasiatique – qu’il s’agisse d’obtenir des bases près de ses adversaires d’hier (Kaliningrad et les Kouriles), de jouer la carte « ethnique » pour peser sur ses voisins (ukrainienne, azérie et mongole) ou de se constituer des sphères d’influence considérées comme autant de zones tampons (en Europe de l’Est ou au nord de la Chine).

Mais au début des années 1980, l’Union soviétique dut faire face à une coalition de tous les centres de puissance – États-Unis, Europe de l’Ouest, Japon et Chine – que son militarisme avait contribué à créer. C’est aussi pour cela qu’elle jeta l’éponge dans la Guerre froide.

Après le défi américain, le défi chinois

En second lieu, le pouvoir russe a fait basculer ses priorités, à la recherche de compensations. Les avancées russes en Asie centrale dans les années 1860 ont suivi la défaite de la guerre de Crimée. À la suite d’une autre défaite, contre le Japon en 1905, la Russie s’est reportée sur les Balkans et les détroits turcs, ce qui a contribué aux tensions qui menèrent à la Première Guerre mondiale. La victoire contre le Japon en 1939 a permis de se concentrer sur l’Europe, de signer le pacte germano-soviétique et d’envahir la Pologne. Le traité de neutralité russo-japonais signé en avril 1941 n’était pas destiné à attaquer l’Allemagne sans risque de second front, mais à l’éviter en cas de guerre à l’Ouest.

Dans les années 80, Mikhail Gorbachev tenta une ouverture en direction de l’Asie. Ria Novosti/Wikimedia, CC BY-SA

Le double monopole américain de 1945, sur la bombe atomique et sur l’occupation du Japon, a amené Staline à être ferme en Europe et à tenter sa chance en Iran et en Turquie. Après les naissances de l’OTAN et de la RFA en 1949, Staline a donné le feu vert à la Corée du Nord pour réunifier la péninsule, ce qui pouvait détourner les États-Unis vers l’Asie. Après l’entrée de la RFA dans l’OTAN en 1955, Moscou s’est tourné vers l’Asie neutre, et notamment l’Inde.

Dans les années 1970, la détente en Europe permettait de se préoccuper du défi chinois. Gorbatchev a d’abord eu une politique d’ouverture à l’Asie en 1985-87, dont les effets furent limités. C’est alors qu’il voulut « rejoindre » l’Occident, et surtout la « Maison Commune européenne ».

Le « pivot » asiatique, une fonction de contrepoids

Le « pivot » asiatique de la Russie peut apparaître comme une nouvelle compensation, après la récente crise ukrainienne et les sanctions occidentales. De grands contrats juteux sur le pétrole et le gaz sont signés en Extrême-Orient, et des hommes du pouvoir à Moscou en tirent sans doute des bénéfices. Il peut s’agir d’un simple « coup » tactique : depuis le début du siècle, flirter avec la Chine semble un moyen de peser dans le jeu russo-américain, privilégié par Moscou.

Toutefois, le Kremlin s’efforce aujourd’hui d’expliquer que ce choix n’est pas tactique, mais stratégique, même si Pékin, échaudé par l’alliance sino-soviétique des années 1950, a refusé en 2014 une « alliance » contre les « révolutions de couleur » et le terrorisme. La Russie tourne aussi le dos à un Occident qui ne serait plus vraiment l’Occident, car devenu matérialiste, faible et « féminisé » – ce qui coïncide avec les jugements de nombre de conservateurs en Occident. Elle veut aussi profiter, comme les Américains par leur « pivot » asiatique, de l’immense dynamique asiatique.

Vladimir Poutine et Xi Jinping lors d’un sommet des BRICS en 2015. Kremlin/Wikipedia, CC BY-SA

La fonction de contrepoids à l’hégémonie américaine ou occidentale existe, et elle n’est pas seulement à logique géopolitique. C’est un moyen d’en contester les pratiques et les normes, qu’il s’agisse des interférences dans les affaires intérieures des autres États (voire des interventions militaires), ou des valeurs de démocratie et de droits de l’homme (et des homosexuels).

Déjà en 1955, Moscou rêvait d’un bloc russo-sino-indien face à l’Ouest, mais les années 1960 et 1970 furent celles d’une rivalité profonde entre Indiens et Chinois (avec une guerre en 1962) et entre Soviétiques et Chinois (avec une guerre en 1969). De son côté, l’alliance indo-soviétique faisait face à l’axe sino-pakistanais. Gorbatchev prétendit reconstituer cet axe en 1986. Ce fut aussi un objectif du premier ministre Evguenni Primakov à la fin des années 1990, et une des raisons pour lesquelles la Russie a promu les BRICS à partir de 2007 et l’entrée de l’Inde dans l’Organisation de coopération de Shanghai.

Une nouvelle carte, le Japon

La Russie craint toutefois d’être le « junior partner » de la Chine, qui n’en voudrait qu’à ses ressources naturelles et à son Orient vide d’hommes, et la considérerait comme l’ancienne puissance impérialiste qui lui a volé la Sibérie et les Provinces maritimes, et lui a arraché la Mongolie extérieure. Elle peut être partenaire, avec son Union économique eurasiatique, des grands projets eurasiatiques de « nouvelles routes de la soie » continentales et maritimes promues par Pékin, et devenir ainsi le pont indispensable entre l’Europe et l’Asie. Mais elle peut aussi voir la Chine (ainsi que le Japon et la Corée du Sud) mettre à mal son influence en Asie centrale. C’est pour conserver du jeu que la Russie mise aussi sur l’Inde, le Japon et le Vietnam. Et même sur le Pakistan, Moscou ayant été le médiateur après la guerre indo-pakistanaise de 1965.

Dans les années 1970, lorsque les États-Unis ont semblé se désengager de l’Asie-Pacifique suite à la débâcle vietnamienne, les Soviétiques n’ont cherché à prendre la place qu’en développant leur marine du Pacifique et en s’alliant avec le Vietnam – ce qui fut perçu comme une provocation pour la Chine. Comme ils méprisaient le Japon, ils n’essayèrent guère de jouer la carte japonaise comme les Américains jouaient la carte chinoise. Les Japonais semblaient obnubilés par les Kouriles, qui empêchent tout traité de paix depuis 1945 avec Moscou, et les Soviétiques par les investissements japonais en Sibérie.

Mais depuis le printemps dernier, les rencontres russo-japonaises se sont multipliées, et Poutine doit se rendre en décembre au Japon où il rencontrera Shinzo Abe.

L’inconnue Trump

L’avenir du « pivot » russe dépend, en grande partie, des choix de Trump. Si, comme ce dernier a semblé l’entendre, il secoue ses alliés asiatiques en menaçant de les abandonner, la Russie aura champ ouvert, et le Japon sera tenté, comme au milieu des années 1950, de retrouver du jeu par Moscou. Mais si Trump continue à s’en prendre à la Chine, tout en recevant le premier ministre japonais Abe et en téléphonant à Taipei, la Russie pourrait devoir faire plus nettement le choix de ses alignements, ou jouer la carte du juge de paix entre Washington et Pékin.

À moins que Trump et Poutine retrouvent la vieille politique des sphères d’influence, et une opposition commune à l’islamisme et au « péril jaune ». Ce « péril jaune » fut agité maintes fois dans l’histoire du XXe siècle par les Américains et les Russes, et le rapprochement américano-soviétique qui a mené à la fin de la Guerre froide était lié, aussi, à la perception du défi insolent du Japon à la fin des années 1980.

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